Entre ouverture et repli : perception comparée de la crise des réfugiés et du terrorisme

Recueillement Place de la République après les attentats du 13 novembre 2015Recueillement Place de la République après les attentats du 13 novembre 2015. Créateur/Créatrice: Mstyslav Chernov. Creative Commons License LogoThis image is licensed under Creative Commons License.

La crise des réfugiés en Allemagne et les attentats terroristes à Paris ont constitué les événements politiques et sociaux marquants des deux pays à l’automne 2015. Les déclarations dans les médias et la politique de part et d’autre du Rhin font état de modes de pensée et d’images qui exercent une influence sur les débats, mais aussi sur les réactions politiques.

Lorsque Nicolas Sarkozy, au cours de l’été 2015, comparait la crise des réfugiés à une « canalisation qui explose(1) » dans une maison, il ne pouvait afficher une plus grande distance à l’égard d’Angela Merkel, son ancienne partenaire dans le tandem « Merkozy ». Quelques semaines après sa déclaration, la chancelière est en effet devenue le symbole de la nouvelle Willkommenskultur, la culture de l’accueil. Alors que, pour l’Allemagne, l’année 2015 a été marquée par l’arrivée d’environ 1 million de réfugiés, elle a été pour la France celle des attentats terroristes. Après l’attaque contre la rédaction de Charlie Hebdo et la prise d’otages dans un supermarché casher en janvier, Paris a de nouveau été la cible du terrorisme islamiste en novembre 2015 – conduisant François Hollande à déclarer son pays « en guerre ». Un an plus tard, la crise s’était durablement installée. A la suite des attaques de Nice et de Saint-Etienne-du-Rouvray, en juillet, l’Assemblée nationale et le Sénat ont prolongé l’état d’urgence promulgué en novembre 2015 jusqu’en janvier 2017. Cela étant, le terrorisme et la sécurité intérieure préoccupent également l’Allemagne avec une acuité croissante, depuis les attentats qui ont eu lieu sur son sol durant l’été 2016.

Dans chacun des deux pays, on observe avec attention la manière dont le partenaire se confronte à ces nouveaux défis – le terrorisme islamiste en France, la crise des réfugiés en Allemagne. A quelles images, à quels modes de pensée renvoie une telle perception ? Dans l’un et l’autre cas, la crise qui touche le pays voisin joue un rôle de miroir. Dans le débat français sur la gestion allemande de la crise des réfugiés, il est avant tout question d’une France tiraillée entre ses obligations en tant que « pays des droits de l’homme » et une xénophobie croissante en période de stagnation économique. De l’autre côté du Rhin, les réactions françaises aux attaques terroristes alimentent les discussions sur l’accueil des réfugiés et l’intégration des immigrés musulmans. Chacune à leur manière, la France et l’Allemagne mènent ainsi un débat sur leur propre identité. Rarement les peurs et la tentation du repli ne sont apparues aussi clairement, mais aussi, à l’inverse, les gestes d’unité et l’ouverture à l’autre. Pourtant, si toutes deux font face à des défis communs, tels que le terrorisme islamiste, le risque de division entre citoyens musulmans et non musulmans ou encore l’immigration et l’intégration, l’une et l’autre continuent à percevoir le voisin selon des schémas nationaux très différents.

La crise des réfugiés en France : « un problème allemand »

D’un côté du Rhin, il est question de « migrants », de l’autre, de « réfugiés ». Dès le départ, c’est à travers des prismes conceptuels différents que la crise a été abordée dans la politique des deux pays. Alors que les responsables allemands insistaient sur son caractère humanitaire, se référant à la Convention de Genève relative au statut des réfugiés, forcés de quitter leur pays par la guerre et la violence, leurs homologues français considéraient qu’il s’agissait avant tout d’une immigration irrégulière, donc illégitime. La réalité elle aussi est différente, puisque la France est beaucoup moins concernée par l’arrivée de réfugiés que l’Allemagne. Dès 2014, le nombre de demandes d’asile y a reculé de 5 %, tandis qu’il augmentait dans d’autres pays de l’Union européenne. En 2015, alors que 1,2 million de demandes étaient déposées dans l’UE, soit le double de l’année précédente, ce nombre n’a augmenté que de 20 % (contre 155 % en Allemagne(2)). Ces dernières années, en France, le débat s’est concentré sur la « jungle de Calais » et ses camps illégaux, symboles d’un manque criant de volonté politique d’améliorer la situation juridique et humanitaire des réfugiés.

Dans un contexte politique tendu, avec un Front national saisissant la moindre occasion pour faire campagne contre l’immigration, le président François Hollande a tenté d’ignorer le sujet le plus longtemps possible. Cela n’a pourtant pas empêché le nombre de réfugiés empruntant la route des Balkans d’augmenter. Un point culminant a été atteint en août et septembre 2015, lorsque l’Allemagne a décidé d’accueillir des centaines de milliers d’entre eux bloqués en Hongrie. En France, la gestion de crise d’Angela Merkel a d’abord suscité de l’incompréhension – en particulier les revirements rapides du gouvernement allemand, passant de la suspension de fait des accords de Dublin à la réintroduction du contrôle aux frontières. La confusion politique face aux décisions de Berlin s’explique par le fait que le positionnement habituel des partis à l’égard de la chancelière s’en est trouvé modifié. La gauche française, qui faisait jusqu’alors d’Angela Merkel l’incarnation d’une politique économique néolibérale, s’est tout à coup mise à célébrer la générosité de « Maman Merkel » envers les réfugiés. Quant à la droite, elle a perdu son « modèle allemand » qu’elle mobilisait depuis de nombreuses années pour critiquer la politique du gouvernement socialiste. La politique de Berlin lui paraissait tout à coup trop ouverte, et c’est presque avec soulagement qu’elle a pris note des querelles au sein de l’Union chrétienne-démocrate.

Au début de la crise, la France semblait tiraillée entre son identité historique de « pays des droits de l’homme », de lieu de refuge pour les victimes de persécutions politiques, et une ambiance populaire défavorable à l’accueil des réfugiés(3) – liée à la peur de l’islam, mais aussi du chômage et du déclassement social, ainsi qu’à un ralentissement économique durable. Ce conflit entre générosité et repli se retrouve dans les réactions à l’égard de la politique allemande. « C’est Angela Merkel qui, avec sa politique d’accueil aux réfugiés, a repris le flambeau de la morale universelle que notre vieille patrie fatiguée a si longtemps prétendu porter toute seule avant de le laisser tomber par terre(4) », a-t-on pu lire dans un éditorial du Point. Sur la page de couverture du magazine, on voit une chancelière souriante, accompagnée de la légende suivante : « L’incroyable Madame Merkel. Si seulement elle était française… ». Pour Le Monde également, la chancelière n’incarne rien de moins que « l’honneur de l’Europe », la défense des valeurs du continent et de l’Union européenne – et mérite à ce titre le prix Nobel de la paix(5). C’est avec surprise que le personnel politique et les journalistes ont constaté que ce n’est pas en France, mais en Allemagne, que souhaitaient se rendre les réfugiés. « Le plus frappant n’est pas la crispation des Français à l’égard des réfugiés, c’est la crispation des réfugiés à l’égard de la France : ils ne veulent pas venir(6) ! » s’est ainsi exclamé François Bayrou, président du Mouvement démocrate. Mais autant certains responsables politiques ont été soulagés de ne pas avoir à parler du « problème » devant leurs électeurs, autant ce constat est venu chatouiller l’identité, déjà mise à mal, d’une France tenant ses valeurs démocratiques en si haute estime(7).

A l’euphorie des premiers temps a vite succédé en France une tout autre image. S’interrogeant sur les motivations de Berlin, les commentateurs ont en effet évoqué des considérations utilitaires. Les images habituelles d’une Allemagne calculatrice, égoïste et moralisatrice sont alors bien vite réapparues. C’est ainsi que le démographe Hervé Le Bras a évoqué une « stratégie démographique », les réfugiés étant encouragés à apprendre l’allemand afin d’être « utilisables(8) » le plus rapidement possible. Dans cette logique, non seulement l’Allemagne, en tant qu’eldorado économique, peut se permettre d’être généreuse, mais elle aurait même misé sur l’accueil des réfugiés pour régler le problème de main-d’œuvre lié à son vieillissement démographique. Marine Le Pen est allée plus loin encore, affirmant qu’Angela Merkel cherchait à baisser davantage les salaires et à « recruter des esclaves via une immigration massive(9) ». Quant à la gauche radicale, elle n’était pas en reste, Jean-Luc Mélenchon critiquant la « politique opportuniste », le « rideau de fumée » et le « leurre(10) » d’Angela Merkel.

Outre les aspects économiques, il a été question à maintes reprises de la publicité qu’Angela Merkel se serait offerte grâce à sa gestion de la crise des réfugiés. Ainsi, l’intention de la « chancelière de fer » aurait été de redorer un blason écorné par la crise grecque, ou bien – pour aller plus loin encore – de faire oublier le passé de l’Allemagne. Si l’on en croit les commentaires politiques, assez unanimes quel que soit leur positionnement sur l’échiquier politique, ce double objectif – du moins supposé – n’a pas été atteint en France : comme durant la crise de l’euro, Angela Merkel aurait fait cavalier seul. Avec son « invitation » aux réfugiés, elle aurait elle-même défini le cours de l’UE, dispensé des leçons aux autres pays et imposé son « diktat(11) ». On peut lire ainsi dans Le Point : « Après nous avoir donné d’humiliantes leçons d’économie, voilà que l’Allemagne nous montre maintenant le cap des droits de l’homme(12). »

Vue de France, la crise des réfugiés est avant tout une crise allemande. Très tôt, le gouvernement français a dit vouloir attaquer le problème à la racine (en combattant l’islamisme radical au Mali et en Syrie), ce qui impliquait un engagement militaire plus poussé que celui de ses partenaires européens. Les attentats perpétrés à Paris en novembre 2015 n’ont rien changé à cette position, bien au contraire. Si la discussion sur l’intégration des musulmans a alors trouvé une nouvelle vigueur, le gouvernement français a réaffirmé sa volonté d’externaliser le problème en menant une action militaire contre l’Etat islamique en Syrie. L’Allemagne s’est ainsi vu indirectement reprocher d’éviter les décisions difficiles en hésitant sur les interventions militaires, et par conséquent de ne pas combattre les flux de réfugiés à leur origine. Après les attentats, François Hollande a clairement dit espérer que l’Allemagne changerait sur ce point.

Les premiers temps, les Français étaient divisés dans leur interprétation de la politique d’Angela Merkel vis-à-vis des réfugiés, les uns la jugeant naïve et irresponsable, les autres humaine et généreuse. Or, juste après la nuit de la Saint-Sylvestre, au cours de laquelle des groupes de jeunes hommes issus principalement d’Afrique du Nord ont perpétré de nombreuses agressions sexuelles, la première interprétation l’a emporté. Ainsi, dans Le Monde, la professeure de littérature Claude Habib estimait que l’Allemagne avait reçu une « leçon » en matière d’immigration, se confrontant à une expérience que la France connaissait depuis de nombreuses années(13). De même, les deux attaques à motivation islamiste, perpétrées en juillet 2016 dans un train régional à Würzburg et devant un restaurant à Ansbach, et le débat sur la sécurité qui s’est ensuivi ont été perçus en France comme les signes d’une normalisation, comme la « fin de l’exception allemande(14) ». La réaction à la crise de folie meurtrière de Munich, le 22 juillet, est tout aussi révélatrice du lien que l’on fait en France entre le terrorisme et les réfugiés. Avant même que la chancelière ne se soit exprimée et que la police n’ait fourni des précisions sur les motivations du tueur, François Hollande condamnait une « attaque terroriste » et un « nouvel acte ignoble(15) ». Les fils d’actualité de grands journaux et télévisions, eux aussi, ont accordé une place importante à l’hypothèse de l’acte terroriste – y compris une fois qu’il a été connu que l’auteur de la fusillade s’était inspiré du meurtrier d’extrême droite norvégien Anders Breivik. A ces réactions, on voit combien la France projette sur le pays voisin ses propres inquiétudes.

L’Allemagne face au terrorisme islamiste : déjà la guerre ?

L’Allemagne, un pays économiquement fort et uni, qui regarde l’avenir avec optimisme : c’est cette image qui a été invoquée pour expliquer, en France, la générosité du voisin dans l’accueil des réfugiés. Pourtant, cette crise a mis en lumière des divisions apparues dans la société allemande il y a déjà quelques années. L’émergence du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD), entre-temps clairement ancré dans le populisme de droite, tout comme les manifestations hebdomadaires du mouvement Pegida à Dresde, révèlent le potentiel de groupuscules politiques jouant sur les peurs diffuses de la population. D’un autre côté, il existe en Allemagne au moins autant de personnes qui, par leur engagement bénévole, ont façonné l’image de la Willkommenskultur, rendant possible l’accueil des réfugiés. C’est dans ce contexte politisé, marqué par l’inquiétude, qu’ont eu lieu les attentats du 13 novembre à Paris.

S’il y a eu en Allemagne beaucoup de compassion pour les victimes après les attentats de janvier, le sentiment d’identification a été encore plus fort en novembre en raison du caractère banal des cibles. Pour beaucoup d’Allemands, Paris est un lieu de nostalgie qui, plus que toute autre ville, incarne la liberté et la légèreté de la vie. A la suite des attentats de novembre, les hommes et femmes politiques de l’ensemble des partis ont ainsi souligné le lien particulier unissant la France et l’Allemagne, laissant entendre que les deux pays appartenaient à une même communauté de destin(16). Une grande partie des Allemands se sont eux aussi montrés compatissants, observant une minute de silence dans les écoles ou adoptant temporairement le drapeau tricolore ou la tour Eiffel comme image de profil sur les réseaux sociaux. L’attentat commis le 14 juillet 2016 à Nice, qui a fait des victimes parmi les nombreux touristes allemands – notamment des écoliers berlinois en voyage scolaire –, a suscité des réactions semblables.

Malgré cette proximité, les deux pays ne parlent pas du terrorisme islamiste dans les mêmes termes, laissant ainsi apparaître des différences dans la manière d’appréhender les événements. En France, François Hollande a décrit les attaques de Paris comme un « acte de guerre » et prédit l’anéantissement de l’« Etat islamique ». C’est en des termes semblables qu’il a réagi à l’assassinat d’un prêtre en Normandie : « Daech […] nous a déclaré la guerre(17). » L’annonce de la mobilisation de 15 000 soldats supplémentaires, qui a aussitôt suivi l’attentat de Nice, se situe dans la droite ligne de cette rhétorique guerrière. En Allemagne, où un tel vocabulaire est toujours utilisé avec prudence, une discussion a éclaté sur le caractère approprié ou non de ce type de discours. Cette réaction n’est pas seulement liée à l’héritage de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi aux interventions en Afghanistan et en Libye menées plus récemment – la première avec la participation de l’Allemagne, l’autre sans – qui n’ont en rien contribué à stabiliser et démocratiser ces deux pays. Si le président Joachim Gauck a prudemment évoqué une nouvelle « sorte de guerre(18) », la plupart des journalistes et des responsables politiques ont évité le terme à propos des attentats de Paris(19). C’est donc avec étonnement, voire incompréhension, qu’ils ont vu François Hollande revêtir les habits d’un « fringant chef de guerre(20) » – son activisme ayant été qualifié de « funeste(21) ». Fait ironique, c’est ce même reproche de réaction excessive, guidée par les émotions, qui avait été fait à Angela Merkel en France au moment de la crise des réfugiés.

Les interprétations des Français et des Allemands ne divergent pas uniquement à propos du terme de guerre, mais aussi de la force ou au contraire de la faiblesse dont fait montre telle ou telle politique. Pour le philosophe Alain Finkielkraut, dont les positions critiques à l’égard de l’islam sont connues, il ne fait aucun doute que « ‹l’Etat islamique› nous a déclaré la guerre. Ne pas le reconnaître, ce serait un aveu de faiblesse qui nous conduirait au déclin(22). » En Allemagne, au contraire, où l’on a tendance à penser qu’une attitude souveraine est à la fois réfléchie et prudente, la « détermination » de François Hollande a été vue comme une réaction hâtive et comme une manière de céder aux menaces de l’EI(23). De plus, dans l’interprétation des attaques terroristes dans le pays voisin, l’accent a été mis sur l’échec de la politique d’intégration et la radicalisation de jeunes musulmans – perçus tous les deux comme un problème de politique intérieure en France.

Il n’empêche qu’en Allemagne également, l’appel à réagir aux attentats de novembre s’est fait plus pressant qu’en janvier 2015, allant au-delà des habituelles déclarations de solidarité. Présente dans le débat français, la crainte que l’Allemagne n’assume pas ses responsabilités dès qu’il s’agit d’engager la Bundeswehr s’est révélée infondée. L’appel pressant de François Hollande a bien été entendu et le Parlement allemand a voté le 4 décembre, trois semaines seulement après les attentats, la participation de 1 200 soldats (au maximum) pour combattre militairement l’EI. Malgré un débat controversé, la coalition gouvernementale a réussi à obtenir au Bundestag une majorité significative, grâce à son approbation quasi unanime d’une intervention. Tandis que ses partisans ont surtout mis en avant la clause d’assistance mutuelle qui lie les Etats membres de l’UE, ainsi que le devoir de solidarité vis-à-vis la France et la prise de responsabilités, les critiques de l’opposition se sont concentrées sur l’efficacité douteuse et le manque de stratégie de l’intervention en Syrie.

Bien que la lutte contre l’Etat islamique soit dans le plus grand intérêt de l’Allemagne – pas uniquement en raison de la menace terroriste qui en émane, mais aussi pour combattre les flux migratoires à leur source –, c’est la solidarité vis-à-vis de la France et l’importance extraordinaire du partenariat franco-allemand qui ont été mises en avant dans le discours. Cette solidarité semble partagée par la population. Celle-ci était certes très divisée au départ (46 % pour un engagement militaire, 47 % contre(24)), mais, la semaine du vote, une large majorité des citoyens et citoyennes interrogés se sont prononcés pour une intervention (58 % pour, 37 % contre)(25). L’engagement militaire a disparu aussi rapidement de la scène politico-médiatique qu’il avait été décidé. L’attention s’est alors portée sur l’accord avec la Turquie, négocié au printemps 2016, et qui, pour l’Allemagne, joue un rôle beaucoup plus important pour réduire rapidement le nombre de réfugiés vers l’Europe. Cela montre que l’intervention militaire a d’abord été vue comme une preuve de solidarité vis-à-vis de la France, mais aussi combien les priorités des deux pays diffèrent. Même si la lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure occupent une place de plus en plus importante dans le débat public outre-Rhin, les attentats perpétrés en Allemagne à l’été 2016 n’ont pas fait bouger les priorités du pays. Ainsi, dans le « plan en neuf points » d’Angela Merkel, il n’est pas prévu de doter les forces de sécurité de nouvelles compétences pouvant ressembler à celles de l’état d’urgence en France. Pas plus qu’une extension du mandat de la Bundeswehr dans le combat contre l’EI n’est à l’ordre du jour.

Attentats, réfugiés et intégration – mélange des genres

En Allemagne, les réactions aux attentats de Paris se sont greffées sur le débat concernant la crise des réfugiés. Instrumentalisant le terrorisme, les adversaires de la politique gouvernementale ont mêlé les deux sujets et obtenu une attention proportionnelle à l’indignation qu’ils suscitaient. A titre d’exemple, on peut citer l’important écho rencontré par le tweet de Markus Söder, de l’Union chrétienne-sociale (Christlich-Soziale Union, CSU), exigeant dans la foulée des attentats de Paris « l’arrêt d’une immigration illégale et incontrôlée(26) ». De la même manière, les opposants à la politique d’accueil du gouvernement, en particulier dans les rangs de l’AfD, ont profité de la confusion initiale autour de la tuerie de Munich pour en attribuer précipitamment la responsabilité au terrorisme islamiste27. Dans ce contexte, les origines sociales des terroristes de Paris, Bruxelles, Nice ou Saint-Etienne-du-Rouvray sont venues alimenter le débat sur la politique d’intégration. Selon les appartenances politiques, les problèmes que rencontrent la France et la Belgique en matière d’intégration ont été un prétexte pour réclamer davantage d’efforts dans ce domaine ou bien au contraire pour refuser l’accueil des musulmans(28). Depuis les émeutes de 2005, l’image caricaturale de banlieues françaises sans aucune perspective d’avenir incarne l’échec d’une politique d’intégration à ne surtout pas reproduire. Depuis les agressions de Cologne, puis les attaques terroristes perpétrées en Bavière par des demandeurs d’asile, il est devenu de plus en plus difficile de séparer la question de la sécurité et celle des réfugiés. Car le terrorisme agit comme une loupe qui grossit les interrogations qui divisent depuis des mois la population allemande : dans quel pays souhaitons-nous vivre ? Qu’est-ce qu’être « allemand » ? Quel degré d’ouverture voulons-nous pour notre société ?

Après le tournant que scelle l’accord UE-Turquie, Berlin a adopté une politique d’accueil plus restrictive, comparable à celle de la France et d’autres partenaires européens. Une fois passée la crise des réfugiés, si tant est que l’on entend par là l’arrivée continue et en grand nombre de réfugiés en Allemagne, le pays est confronté à une discussion sur l’intégration, les valeurs et la place de la religion dans l’espace public. Dans ce contexte nouveau, les regards se tournent régulièrement vers la France, où ces sujets sont débattus depuis longtemps déjà. Ainsi en va-t-il de la discussion sur la double nationalité et l’interdiction de la burqa, lancée par la CDU durant l’été 2016 ; ou encore de l’interdiction de porter un burkini sur certaines plages, qui a suscité en France un véritable maelstrom médiatique(29).

Des discussions semblables, mais des langages différents

Dans les deux crises que nous avons abordées, et qui touchent aussi bien la France que l’Allemagne, même si c’est de manière différente, le voisin est perçu à travers des prismes spécifiques, qui font ressurgir des images familières liées à des stéréotypes du voisin fortement ancrés dans les consciences collectives. Ainsi, le débat français a tendance à se référer à une Allemagne forte, pour ne pas dire dominante sous le gouvernement d’Angela Merkel, et qui donne le la autant dans la crise des réfugiés que durant la crise grecque. Dans ce contexte, le voisin est vu non seulement comme généreux, mais aussi comme égoïste, voire irresponsable. Quant à l’opinion publique allemande, elle perçoit à nouveau la France comme une nation forte, qui réagit avec énergie et détermination, mais aussi avec pathos et précipitation, aux attaques contre ses valeurs et son style de vie.

Outre ces images récurrentes, responsables politiques et journalistes utilisent un lexique qui renvoie à des schémas d’interprétation très différents, voire contradictoires. Ces derniers sont profondément ancrés dans la culture politique de chacun des deux pays, et ne font donc quasiment jamais l’objet d’une réflexion spécifique. Or, il y a là un terrain fertile pour des malentendus qui risquent ensuite d’influencer des décisions politiques. Avec les changements d’attitude et le revirement politique qui ont suivi les agressions de Cologne, ainsi que l’expérience répétée du terrorisme islamiste dans les deux pays, la France et l’Allemagne débattent de sujets similaires. Pourtant, il n’y a pas eu de véritable approchement franco-allemand. Dans la plupart des cas, le regard porté sur le voisin sert uniquement à conforter sa propre position dans le débat intérieur – bien plus qu’il ne motive l’effort de compréhension ou, plus encore, la recherche de solutions communes à des problèmes communs. Dans ce contexte, les déclarations de solidarité n’ont guère plus qu’une valeur rhétorique.

  1. Voir Claude Fouquet, « Les propos de Sarkozy sur les migrants font réagir Hollande et Valls », Les Echos, 19 juin 2015, http://bit.ly/1RTGz7E (page consultée le 17 août 2016).
  2. Communiqué de presse d’Eurostat 53/2015, « Le nombre de demandeurs d’asile dans l’UE a bondi en 2014 à plus de 625 000 personnes », http://bit.ly/1LVCUoL ; communiqué de presse d’Eurostat 44/2016, « Nombre record de plus de 1,2 million primo-demandeurs d’asile enregistrés en 2015 », http://bit.ly/2bYLzIk (page consultée le 17 août 2016).
  3. 46 % des Français rejettent l’affirmation selon laquelle leur pays aurait l’obligation d’accueillir des personnes fuyant la guerre et la misère. Avec le Royaume-Uni, la France se situe en tête des sept pays européens mentionnés par le sondage – en Allemagne, seules 21 % des personnes interrogées rejettent cette affirmation. Voir Benoît Vitkine, « La France plus frileuse que ses voisins vis-à-vis de l’accueil des migrants », Le Monde.fr, 27 octobre 2015, http://bit.ly/1KEPrWy (page consultée le 17 août 2016).
  4. Franz-Olivier Giesbert, « Angela, François, Edgar et les autres », Le Point, 10 septembre 2015, p. 13.
  5. « Angela Merkel, la fierté de l’Europe », Le Monde, 10 septembre 2015.
  6. L’Express, « Pourquoi les Français ne veulent pas des migrants », par Élise Karlin, Eric Mandonnet, avec Tugdual Denis, Vincent Hugeux et Kenza Bryan, 30 septembre 2015, http://bit.ly/1NNUYQZ
  7. Voir Claire Demesmay, « Frankreichs Identitätskrise: Auf die Anschläge folgt die Debatte », DGAPkompakt n° 8, juillet 2015, http://bit.ly/1QrcD3A (page consultée le 17 août 2016).
  8. Hervé Le Bras, « C dans l’air », France 5, 14 octobre 2015.
  9. Voir Olivier Faye, « Crise des migrants : le FN tient Angela Merkel pour responsable », Le Monde.fr, 24 septembre 2015, http://bit.ly/1Lz5rio (page consultée le 17 août 2016).
  10. Interview avec Jean-Luc Mélenchon sur RTL, 11 septembre 2015, http://bit.ly/1m9Dhk1
  11. Voir les déclarations d’Yves Thréard (Le Figaro), de Malek Boutih (député PS) et de Florian Philippot (député européen FN).
  12. Franz-Olivier Giesbert, op. cit. [4].
  13. Claude Habib, « Les leçons d’un réveillon en Europe », Le Monde.fr, 30 janvier 2016, http://bit.ly/2bTgYwF (page consultée le 18 août 2016).
  14. Le Monde.fr, « Réfugiés : La fin de l’exception allemande ? », 15 août 2016, http://bit.ly/2cc2GsR (page consultée le 18 août 2016).
  15. Voir Le Figaro, « Fusillade à Munich : un ‹nouvel acte ignoble› (Hollande) », 23 juillet 2016, http://bit.ly/2bGlaiD (page consultée le 18 août 2016).
  16. Voir, entre autres, CDU, communiqué de presse 080/15, « Wir stehen an der Seite unserer französischen Freunde », 14 novembre 2015, http://bit.ly/1Oa7nRm (page consultée le 18 août 2016) ; Ministère des Affaires étrangères, « Solidarität mit den französischen Freunden », http://bit.ly/1OxWZgw (page consultée le 18 août 2016).
  17. Sur TF1, François Hollande, « Nous sommes face à un groupe, Daech, qui nous a déclaré la guerre. Nous devons mener cette guerre, par tous les moyens », 26 juillet 2016, http://bit.ly/2bTgxm2 (page consultée le 18 août 2016).
  18. Présidence de la République fédérale, « Wir leben in Zeiten, in denen wir Opfer einer neuen Art von Krieg beklagen », discours de Joachim Gauck à l’occasion de la minute de silence observée lors du jour de deuil national, le 15 novembre 2015 à Berlin, http://bit.ly/1O8rNUz (page consultée le 17 août 2016).
  19. À titre d’exception, on évoquera ici par exemple les commentaires de Berthold Kohler dans la Frankfurter Sonntagszeitung (« Im Weltkrieg », 15 novembre 2015) et de Stefan Aust dans le Welt am Sonntag (« Dies ist kein Terrorismus mehr – das ist Krieg », 15 novembre 2015).
  20. Karin Finkenzeller, « Markige Worte, aber keine Strategie », Zeit Online, 25 novembre 2015, http://bit.ly/1RqvVWI (page consultée le 17 août 2016).
  21. Axel Veiel, « Fataler Aktionismus in Frankreich », Frankfurter Rundschau, 17 novembre 2015, http://bit.ly/1RqvYBU (page consultée 17 août 2016).
  22. Interview avec Alain Finkielkraut, par Georg Blume, Die Zeit, 26 novembre 2015, http://bit.ly/1RMVPTA (page consultée en août 2016).
  23. Christoph Hasselbach, « Frankreichs Überreaktion », Deutsche Welle, 17 novembre 2015, http://bit.ly/1NyYYBt (page consultée le 17 août 2016).
  24. Voir Politbarometer, 27 novembre 2015, http://bit.ly/2bXBzRX (page consultée le 17 août 2016).
  25. Voir ARD-Deutschlandtrend, 4 décembre 2015, http://bit.ly/1NKiEYd (page consultée le 17 août 2016).
  26. Message publié par M. Söder après les attentats sur son compte Twitter, « #ParisAttacks ändert alles. Wir dürfen keine illegale und unkontrollierte Zuwanderung zulassen », http://bit.ly/1MiLjwj (page consultée le 17 août 2016).
  27. Voir sur FAZ.net, « Wie Rechte den Amoklauf instrumentalisieren », 23 juillet 2016, http://bit.ly/2bCKcxw (page consultée le 18 août 2016).
  28. Heinz Buschkowsky, « Schickt junge, hungrige Lehrer! », Die Zeit, 26 novembre 2015, n° 48/2015.
  29. Spiegel Online, « Frankreich streitet über Burkinis: Badeanzug oder Islamismus-Tracht? », 16 août 2016, http://bit.ly/2c5EJAg (page consultée le 18 août 2016).
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