Rencontre germano-israélienne après Gaza : Conférence Haaretz – Fondation Heinrich Böll, Berlin, novembre 2025

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À Berlin, en novembre 2025, le quotidien israélien Haaretz et la fondation Heinrich Böll ont réuni, à la Haus der Berliner Festspiele, des journalistes, des responsables politiques, des chercheurs et des artistes pour interroger l’« après » : Israël, Gaza et l’Allemagne. De la mise en cause de l’impasse politique en Israël aux débats sur le boycott, la désinformation et le droit humanitaire, la journée a aussi servi de miroir à l’Allemagne : comment concilier sa responsabilité historique à l’égard du peuple juif et d’Israël avec l’exigence du droit international, sans transformer la prudence en aveuglément ?

conférence Haaretz - Fondation Heinrich Böll, Berlin, Novembre 2025
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conférence Haaretz - Fondation Heinrich Böll, Berlin, Novembre 2025

Des échanges nourris, un respect mutuel suffisamment évident pour n’avoir pas besoin de s’afficher, des craintes et des espoirs largement partagés, telle est l’impression générale qui se dessinait à l’issue de la conférence qui s’est tenue le 6 novembre dernier à Berlin. Une rencontre de haut niveau sur le thème « Israël, Gaza et l’Allemagne en temps de guerre et après », coorganisée par le journal de centre gauche israélien Haaretz et la fondation Heinrich Böll, proche du parti Les Verts [Voir ici la présentation et la liste des divers participants].

Comme ses équivalents affiliés à d’autres partis politiques allemands, la fondation Heinrich Böll, qui emploie un certain nombre de chercheurs et d’experts, remplit en Allemagne un rôle civique, tandis qu’elle mène une activité de plaidoyer dans la trentaine de pays où elle dispose de bureaux. Selon Ofer Waldmann, qui dirige celui de Tel-Aviv, le rôle actuel de la fondation Heinrich Böll est d’« être un point de rencontre pour les forces démocratiques libérales œuvrant en faveur des droits de l’homme » dans un contexte où les « forces qui menacent la démocratie en Israël, en Europe, aux États-Unis et ailleurs sont très interconnectées ».

Historiquement, la conscience de la Shoah irrigue l’engagement national et international de la fondation, bien que celle des périls actuels tels que les résume Ofer Waldmann ait largement alimenté les discussions à Berlin. Dans un premier temps, celles-ci ont essentiellement porté sur la situation politique en Israël, et dans un second temps davantage sur le positionnement de l’Allemagne face au conflit en cours. Du début de l’après-midi au début de la soirée se sont ainsi succédé quasiment sans discontinuer sur la scène de la Haus der Berliner Festspiele, qui accueillait l’événement, une trentaine d’invités interrogés par les journalistes du quotidien israélien sur toute une série de sujets que le massacre terroriste du 7 octobre 2023 a fait plus qu’amplifier : la relation germano-israélienne, celles entre Israéliens et Palestiniens, la situation des journalistes à Gaza et en Cisjordanie, ou encore sur les différentes positions des artistes face au conflit.

 

Netanyahu, élections, responsabilité : le nœud israélien

Les prises de parole régulièrement entrecoupées d’applaudissements ont donné lieu à quelques moments inattendus, comme lorsque le député arabe-israélien Ayman Odeh, régulièrement évacué manu militari de la tribune de la Knesset, a évoqué l’importance que revêtait dans sa propre formation intellectuelle et politique le discours du rabbin berlinois Joachim Prinz précédant celui de Martin Luther King à Washington en 1963, ou quand l’ancien Premier ministre Ehud Olmert, en dialogue avec l’ex-ministre des Affaires étrangères palestinien Nasser al-Kidwa, s’est révélé être « un véritable activiste des droits humains », ainsi que l’a relevé, non sans malice, l’avocat spécialiste en ce domaine Michael Sfard, qui prenait sa suite sur scène.

Ce dernier a d’ailleurs été l’un des rares intervenants à questionner la responsabilité de la société israélienne dans son ensemble relativement à la situation actuelle, là où tous se sont en revanche accordés – et le public avec eux – sur le fait que cette situation resterait sans issue tant que Benjamin Netanyahu – son gouvernement, pour certains, son régime pour d’autres – demeurerait au pouvoir. Nombre d’intervenants, notamment l’ancien membre du Conseil national de sécurité israélien Eran Etzion, ont même fait part de leurs craintes quant à la tenue ou non des prochaines élections. Une perspective que la sociologue Eva Illouz avait jugé avant lui peu probable, mais peut-être souhaitable dans la mesure où leur éventuelle annulation déclencherait, selon elle, un tollé tel qu’on atteindrait alors un véritable « point de bascule » (« tipping point ») qui pourrait alors remobiliser la société israélienne.  

Pour Michael Sfard, cette question de la responsabilité collective – qu’il dit avoir eu beaucoup de mal à formuler en ce qu’elle est devenue indissociable d’« une crise d’identité personnelle » – est précisément née de la démobilisation politique de ses compatriotes depuis le 7 octobre. Les syndicats d’enseignants n’ont pas condamné la destruction systématique du système scolaire gazaoui, a-t-il donné en exemple, pas plus que les associations de médecins n’ont condamné celle du système de santé. À cet égard comme à bien d’autres, la société porte donc une responsabilité collective écrasante, estime le pénaliste, qui, faute d’être reconnue et pensée, obère durablement la possibilité que justice soit rendue ; Michael Sfard affirmant par ailleurs qu’elle ne saurait l’être par le système judiciaire israélien tel qu’il fonctionne, ou dysfonctionne, aujourd’hui. Une justice qu’appelait également de ses vœux Ayman Odeh, conscients qu’ils sont tous deux qu’aucune sécurité, à défaut ou dans l’attente d’un processus de réconciliation, ne sera possible sans elle, tandis que l’injustice, pour le dire avec les mots de l’avocat israélien, « ne s’évapore pas : elle reste et contamine tout ».

 

Michael Sfard, avocat spécialisé en droits et Judy Maltz, journaliste à Haaretz.
Michael Sfard, avocat spécialisé en droits et Judy Maltz, journaliste à Haaretz.
Crédits : OMER MESSINGER / Haaretz Conference

 

La responsabilité de la société dans cette acceptation de l’injustice et des crimes commis en son nom par ses dirigeants politiques n’est cependant pas de l’ordre de la complicité avec ceux-ci, a tenu à préciser l’avocat. Si l’on peut douter que la distinction puisse être pleinement opérante dans le champ juridique qui est celui de Michael Sfard, la notion de « sujet impliqué » théorisée depuis celui des études littéraires par Michael Rothberg dans The Implicated Subject: Beyond Victims and Perpetrators (Stanford University Press, 2019, non traduit en français) pourrait néanmoins éclairer son propre distinguo entre responsabilité et complicité. Le sujet impliqué n’est pas un complice, explique lui aussi Michael Rothberg. Il est moins encore un « bourreau », au sens anglais de « perpetrator », mais parce qu’il est impliqué dans le passé comme dans le présent, il peut cependant, faute d’admettre son implication, devenir un « perpetuator », un perpétuateur de l’injustice. C’est cette sensation, à la fois intime et politique, de ne pas être un perpétrateur tout en refusant de devenir un perpétuateur, qui semble avoir motivé la plupart des intervenants israéliens à prendre la parole sur ces sujets, et sans doute une partie du public à venir leur prêter attention.

Il apparaît néanmoins qu’afin que cette sensation se diffuse, afin d’extraire la majorité de la population israélienne de la position intenable dans laquelle elle se trouve et qui voudrait que, d’un côté, tous les Gazaouis soient complices des massacres du 7 octobre et, de l’autre, que les Israéliens ne soient pas comptables des massacres perpétrés en retour – « en vengeance », ont corrigé plusieurs intervenants –, pour qu’une telle réaction se produise, donc, il faudrait qu’une pression extérieure s’exerce sur Israël, tant l’état de sidération et de peur continue de prévaloir en son sein. Certes, comme le signalait Eva Illouz, le gouvernement actuel aura alors beau jeu d’attribuer à l’antisémitisme le motif inavoué de ce type de pressions. Mais si la « bataille militaire » a peut-être été gagnée, cette « bataille idéologique », observe la sociologue, a quant à elle d’ores et déjà été perdue à l’international, et elle pourrait bien l’être au niveau de l’opinion nationale, qui pourrait effectivement se retourner si la pression s’accentuait.

 

Boycott : impasse morale ou dernier recours

Du côté des organisateurs allemands de la conférence, l’option du boycott avait été écartée dès son propos liminaire par le président de la fondation Heinrich Böll, Jan Philipp Albrecht, exprimant par-là une position qu’a aussitôt endossée Eva Illouz, elle-même victime d’ostracisme de part et d’autre du spectre politique, et qu’ont également fait leur la plupart des participants à sa suite, pour la simple raison qu’il est « difficile de parler avec ceux que vous boycottez », a rappelé Ofer Waldman, estimant notamment que les échanges artistiques ne devraient pas être affectés par ce genre de mesures.

Concerné au premier chef, Nadav Lapid a été le seul autre intervenant à estimer le boycott justifié moralement et potentiellement efficace politiquement. Le réalisateur de Oui, qu’il venait de présenter la veille à Berlin, au moment même où il prenait parallèlement la décision de ne pas autoriser la vente de son film en Russie, a ainsi jugé qu’une telle mesure s’imposait également dans le cas israélien. Comme Michael Sfard, Nadav Lapid a argué de l’absence de réaction des artistes dans son pays, plus prompts selon lui à dénoncer le boycott dont ils peuvent être l’objet qu’à exercer un examen de conscience lucide sur ce qu’ilsn’ont pas fait, jusqu’à présent, pour dénoncer les crimes commis en leur nom. 

 

Nadav Lapid.
Nadav Lapid.
Credits: OMER MESSINGER/ Haaretz Conference

 

Nadav Lapid a considéré qu’à cette aune la distinction entre « gouvernement » et « société » israéliens s’avère en dernière instance « artificielle ». Face au désaccord d’un membre du public – le seul exprimé verbalement dans la journée – et à celui de la productrice de musique berlinoise Katja Lucker qui dialoguait avec lui, Nadav Lapid a cependant admis que le boycott des artistes n’était jamais une solution idéale ni une mesure prioritaire, et qu’elle ne devrait pour cette raison intervenir qu’en dernier recours, une fois que des sanctions politiques et économiques ont été prises. Celles-ci se faisant toujours attendre, constate le réalisateur, il a néanmoins jugé que la normalisation des relations artistiques avec Israël participait finalement elle aussi de l’impunité dont jouit le pays sur la scène internationale, à en croire du moins l’attitude à son endroit de la plupart des démocraties occidentales.

 

L’Allemagne face au droit : la “Staatsräson” en question

Sur ce sujet, nombre de participants ont critiqué le positionnement de l’Allemagne. Significativement, le reproche n’a pas été formulé par eux sur le plan historique ou symbolique – comme il aurait pu l’être en France en arguant d’une disjonction entre la promotion abstraite des droits de l’homme et leur défense concrète –, mais sur un plan technique et juridique. Jusque-là, en effet, l’Allemagne avait toujours été en pointe sur la question du respect du droit humanitaire international ; face à Israël, cette pointe se serait manifestement émoussée.

Certains commentateurs y ont vu l’expression d’une exception motivée par une relation spéciale parée des atours d’une « raison d’État » (« Staatsräson ») aussi absolvante que mal comprise depuis qu’Angela Merkel avait affirmé devant la Knesset en 2008 que la sécurité d’Israël avait partie liée avec la « raison » de l’État allemand – non sans avoir préalablement insisté sur la nécessité d’un État palestinien, a rappelé le journaliste spécialiste du Moyen-Orient et directeur de la Candid Foundation Daniel Gerlach.

Ce dernier a en ce sens regretté que le gouvernement allemand, à l’instar de nombre de médias en Allemagne, se soit montré perméable aux éléments de langage de son homologue israélien ainsi qu’aux différentes campagnes de désinformation, qu’elles soient d’émanation gouvernementale ou non, portant sur la situation à Gaza et en Cisjordanie. Il est probable, a ainsi suggéré Daniel Gerlach, que si une rencontre comme celle à laquelle il participait à Berlin y avait été organisée par une institution politique ou médiatique allemande, celle-ci aurait cédé aux pressions plus ou moins amicales de l’ambassade d’Israël en incitant par exemple les organisateurs à inviter aussi un de leurs représentants afin de « rééquilibrer » les panels. 

Selon Daniel Gerlach, cette manière biaisée de rétablir une forme d’objectivité en convoquant « les deux points de vue » sur une réalité qui n’en admettrait pourtant factuellement qu’un seul a surtout eu pour effet pervers de fournir un prétexte commode à de nombreux commentateurs allemands pour se montrer excessivement prudents à l’heure de se prononcer sur la réalité des crimes commis dans les territoires palestiniens. L’annexion de la Cisjordanie, qui a été régulièrement dénoncée, n’est pas l’œuvre d’initiatives individuelles plus ou moins isolées, ont tenu à répéter tous les participants à la conférence, à rebours de ce qu’une certaine opinion cherche à accréditer, mais serait bien le fruit d’un « projet militaire » concerté, comme l’a qualifié la journaliste d’Haaretz Hagar Shefaz, qui consacre la plupart de ses reportages aux violences commises par les colons israéliens contre les habitants palestiniens. 

La raison de la pusillanimité des autorités allemandes à condamner ces exactions, et plus encore à en reconnaître le caractère systémique et planifié, ne saurait se résumer à sa crainte de s’exposer au reproche d’antisémitisme, qui les enferre dans un dilemme sans issue entre solidarité avec le peuple juif en Israël ou respect du droit international, a ainsi résumé Ofer Waldman. En d’autres termes, cette crainte bien réelle et bien fondée a contribué à structurer une certaine vision d’Israël et, par écho, de l’Allemagne en deux entités idéales-typiques que rien ne saurait atteindre sans, justement, attenter à l’idéal ayant présidé à leurs physionomies politiques respectives, et, in fine, aussi bien à leur raison d’être qu’à la « raison d’État » qui les lie.

 

Mémoire, culpabilité, reconnaissance : le débat européen

Un essai paru en Allemagne en 2022 et qui vient d’être traduit en français peut sans doute éclairer d’autant mieux cette vision des choses qu’il s’agit pour son auteur de la défendre, et non de la critiquer. Dans Mémoires en conflit. Points de fuite de l’Holocauste et du colonialisme (Fluchtpunkte der Erinnerung: Über die Gegenwart von Holocaust und Kolonialismus), le sociologue Natan Sznaider procède ainsi à une réduction idéal-typique de l’État d’Israël assez répandue en Allemagne. Sous sa plume, tout se passe comme si son histoire s’arrêtait à sa création en 1948, c’est-à-dire au moment où son droit à l’existence ne saurait être contesté par les démocraties occidentales en général et par la République fédérale d’Allemagne en particulier.

Cette suspension de l’historicité étant posée une fois pour toutes, le droit de critiquer la façon dont Israël existe en tant qu’État – en clair : de critiquer sa manière de gouverner sa propre population et la population palestinienne, la façon dont ce mode de gouvernement reconduit ou non un impensé colonial, et toute autre considération historico-critique – est ipso facto considéré comme une contestation de son droit à exister tout court. Dans une certaine mesure, la RFA s’est accommodée de cette déshistoricisation, pour ne pas dire qu’elle lui a permis de se désintéresser de la question israélo-palestinienne en optant, si ce n’est automatiquement, du moins systématiquement, pour la défense de la sécurité d’Israël. Ajoutant un problème à un autre, Nathan Sznaider estime que cette défense faisait en outre largement consensus à l’époque de la RFA, où il est né en 1954, en vertu d’une homogénéité – « notamment ethnique », écrit-il – de sa population.

Également répandue en France, cette insinuation en passe de s’ériger en véritable thèse idéologique, selon laquelle le retour de l’antisémitisme, sous couleur d’antisionisme, coïnciderait avec l’arrivée de populations allogènes et musulmanes en Europe – n’étant ni vérifiée dans les faits ni démontrée intellectuellement -, a été battue en brèche par plusieurs intervenants qui, comme Ofer Waldman, se sont bornés à redire l’évidence. À savoir que l’Allemagne n’a pas attendu d’accueillir des étrangers sur son sol pour que l’antisémitisme y croisse et y prospère sans vergogne – la supposée, puisque fantasmée, « homogénéité ethnique » du pays en ayant plutôt été le meilleur ferment.

Ce qu’a confirmé son compatriote Meron Mendel, directeur du Centre Anne Franck de Francfort, en rappelant pour sa part que le « philosémitisme » opportunément revendiqué par Alternative pour l’Allemagne (l’AfD) n’est que provisoire et tactique, et qu’il n’est guère motivé que par le fait que la détestation que clament ses dirigeants pour les musulmans dépasse – provisoirement – celle qu’ils n’osent – encore – avouer à l’encontre des Juifs. Au reste, a également insisté Meron Mendel, l’idée, elle aussi élaborée sur un substrat déshistoricisé, selon laquelle les Juifs auraient joui en Allemagne d’une existence paisible depuis 1945 jusqu’à ces dernières années est historiquement contrefactuelle ; l’arrivée de Juifs de l’ex-bloc de l’Est ayant par exemple en partie masqué le départ de nombre de Juifs allemands soumis à des formes plus ou moins diffuses d’hostilité à leur encontre.

 

Meron Mendel, directeur de l’Anne Frank Center ; Ofer Waldman, chef de bureau de la Heinrich Böll Stiftung (Tel-Aviv), et Esther Solomon, rédactrice en chef de Haaretz English
Meron Mendel, directeur de l’Anne Frank Center ; Ofer Waldman, chef de bureau de la Heinrich Böll Stiftung (Tel-Aviv), et Esther Solomon, rédactrice en chef de Haaretz English.
Crédits : OMER MESSINGER / Haaretz Conference

 

En l’occurrence, l’hostilité peut aller de pair avec une forme de bienveillance pour le moins maladroite, comme lorsqu’à l’issue d’une intervention publique antérieure, a rapporté Meron Mendel, une femme est montée sur l’estrade afin de l’embrasser en lui déclarant combien il était à ses yeux « un cadeau pour l’Allemagne » ; un « cadeau » en tant que Juif. On ne sait quel mot a utilisé cette personne pour le mot « cadeau » que Meron Mendel a traduit en anglais par « present » au lieu de « gift », lequel signifie aussi « poison » en allemand. Toujours est-il qu’au cours de la conférence, le rire un peu gêné qu’a suscité l’anecdote s’est transformé quelques heures plus tard en embarras accompagné d’autres rires quand cette fois la journaliste Netta Ahituv, modérant une discussion entre Michal Sella, directrice de l’ONG Givat Haviva, et son amie Nasreen Haddad Haj Yahya, elle-même co-directrice du New Israel Fund, s’est très sérieusement adressée à cette dernière, arabe-israélienne, pour lui dire qu’elle était « un cadeau pour Israël » en se référant au compliment dont Meron Mendel avait été le destinataire. Un malentendu et un mésusage qui ont produit sur l’assistance moins l’effet d’une fausse note que celle d’une partition un brin trop vieillotte pour être encore jouée en public sans provoquer chez celui-ci quelque soupir de consternation. 

Mais le véritable choc que Meron Mendel avait désigné comme étant lui aussi de nature générationnelle s’est produit à un autre niveau de la société allemande. Il se résume selon lui en un slogan qu’il a entendu et lu dans les campus francfortois : « Free Palestine from German Guilt » (« Libérez la Palestine de la culpabilité allemande »). Son côté éminemment provocateur – il s’agit d’un slogan – concorde toutefois avec le diagnostic posé par la plupart des observateurs invités à la conférence de Berlin : ce sentiment de culpabilité, au sens de la culpabilité morale théorisée par Karl Jaspers – sincère ou convoqué stratégiquement – entrave la réflexion critique sur Israël. Elle compromettrait de surcroît la reconnaissance d’un État palestinien par l’Allemagne, à laquelle Ayman Odeh appelait à la fin de son discours, comme si une telle reconnaissance revenait à désavouer l’existence d’Israël en tant qu’État.

Or, la seule garantie véritablement pérenne à ce sujet, a soutenu Bente Scheller, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à la fondation Heinrich Böll, est au contraire l’existence non seulement d’un État palestinien, mais celle d’États voisins souverains et démocratiques. Pour Bente Scheller, comme pour nombre d’autres analystes invités à se prononcer sur ces sujets en France (on pense notamment au chercheur Karim Émile Bitar, professeur à l’université Saint-Joseph de Beyrouth), la menace que fait par exemple peser le Hezbollah est proportionnelle à l’affaiblissement de l’État libanais, si bien qu’affaiblir son homologue syrien, comme l’ambitionne Benjamin Netanyahu, ne ferait qu’augmenter cette menace. 

 

Eva Illouz et Aluf Benn, rédacteur en chef de Haaretz
Eva Illouz et Aluf Benn, rédacteur en chef de Haaretz.
Crédits : OMER MESSINGER / Haaretz Conference

 

La stratégie qu’a adoptée le Premier ministre israélien revient pourtant à entretenir jour après jour et le sentiment et la réalité de la menace, a affirmé Eran Etzion. D’après lui, depuis son entrée en politique au début des années 1990, Benjamin Netanyahu a poursuivi un agenda en deux volets : l’élimination de la solution à deux États et le remplacement des élites libérales israéliennes par une élite conservatrice. Un agenda qui, pour être mené à bien, requiert de perpétuer une situation de guerre permanente auquel ledit « plan Trump » saurait d’autant moins mettre fin, a souligné Eran Etzion, que ni le gouvernement israélien ni le Hamas ne l’ont officiellement approuvé, les deux parties s’étant contentées d’y apposer un simple accord formel. Mais parce que le plan en question offre pourtant bel et bien un répit, il s’agit de convertir celui-ci en une véritable fenêtre d’opportunité, a considéré pour sa part la chercheuse suisse native de Naplouse Hiba Qasas, à l’initiative de la coalition « Unis pour un futur partagé », c’est-à-dire faire en sorte que les marges de manœuvre que laisse le « plan Trump » (d’aucuns diront le « flou » qui le caractérise) soient collectivement mises à profit pour jeter les bases d’une solution à deux États.

La tâche est d’autant plus malaisée que la fenêtre ouverte en octobre dernier peut, comme on sait, se refermer à tout moment. De l’avis des différents participants, la possibilité de transformer cette fenêtre en un véritable pont – pour abuser d’une métaphore qu’ils ont inévitablement sollicitée – dépend moins de la mobilisation de la société israélienne elle-même, quoiqu’elle puisse se réveiller sans prévenir, comme on sort brutalement d’un cauchemar, que de celle de la communauté internationale. Dans ces conditions, serait-on tenté d’ajouter, c’est la mobilisation des opinions publiques hors d’Israël qui doit se poursuivre, en ce que les États démocratiques ne peuvent éternellement les ignorer. Sans préjuger de l’état du débat outre-Rhin, on sait pourtant combien celui-ci s’est envenimé en France sur ces sujets. Parlant, à une échelle internationale, qui n’ignore cependant pas le niveau français, de « pathologie de la sphère publique », Eva Illouz a ainsi rappelé la difficulté à s’exprimer publiquement et à parler franchement, c’est-à-dire en s’affranchissant aussi de ses « appartenances a priori », comme elle les nomme. Si la conférence berlinoise devait ne pas produire d’autre effet concret que de prouver par le fait que la sphère publique n’est pas totalement contaminée, que ceux qui y prennent la parole sont tout à fait capables de porter celle émanant d’autres appartenances que les leurs, alors cette conférence n’aura pas été vaine. Reste, pour agir concrètement, à remporter les élections en Israël, clamaient en chœur, quoiqu’à distance les uns des autres, Eva Illouz, Eran Etzion ou Ehud Olmert, et à prendre soin des orphelins de Gaza qu’il faut à présent reconstruire, insistait de son côté Nasser al-Kidwa, manière de rappeler à chacun que ce colloque se tenait non pas seulement sur des décombres politiques, mais au-dessus d’un véritable champ de ruines. 


Cet article a été publié à l'origine le 13 janvier 2026 sur Revue K