"Il est temps de se replonger dans les visions, les idées et les arguments qui ont rendu l’Union européenne possible"

Préface

À l’heure où l’idée européenne est attaquée de nombreux côtés, cet ensemble de textes – de Victor Hugo à Joschka Fischer en passant par Stefan Zweig ou Simone Veil – montre l’actualité des inspirations et des idées qui ont rendu possible et fait avancer une Europe commune. Il semble bien qu’il soit temps de redécouvrir ces écrits fondateurs.

Des idéalistes, des utopistes, de doux rêveurs : c’est ainsi qu’étaient vus ceux et celles qui, dès le milieu du XIXe siècle et le début du XXe, s’engageaient pour unir l’Europe. À l’instar de Victor Hugo qui, en 1849, esquissait l’idée d’une Europe dans laquelle les États-nations constitueraient « la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France » (p. 28). À la fin des années 1920, le ministre français des Affaires étran­gères, Aristide Briand, considérait qu’« il y a toujours quelque grain de folie ou de témérité » (p. 42) à parler de l’idée européenne.

Ces avant-gardistes s’opposaient au courant dominant du nationalisme, qui, attisé, a conduit à la catastrophe de la Première Guerre mondiale et, à cause de l’Allemagne, à la catastrophe encore plus grande que fut la Seconde Guerre mondiale. Sur les ruines de l’Europe, et après le crime contre l’humanité que fut l’Holocauste, ce sont à nouveau quelques vision­naires qui ont cru en la capacité d’une Europe unie à garantir la paix, la démocratie, les droits humains, les droits fondamentaux et la sécurité sociale, et qui se sont engagés pour cela. De ces visions ont émergé des concepts concrets et des actes politiques. C’est ainsi qu’est née l’Union européenne que nous connaissons aujourd’hui : un système d’interrelations et de coopéra­tion entre États qui n’existe nulle part ailleurs. Après la chute du mur de Berlin à la fin du xxe siècle, nombreux furent les rêves d’une Europe commune, unie et démo­cratique, vivant en paix et en partenariat étroit avec ses voisins. En 1991, l’écrivain tchécoslovaque Václav Havel, ex-dissident devenu président de la République après la chute du rideau de fer, appelait à saisir « la chance et l’espoir, avant la fin du millénaire et pour la première fois, de faire de l’Europe, dont l’histoire a été si dramatique, une union solide de pays démo­cratiques et de citoyens libres, de faire de l’Europe un continent qui toujours diffusera dans le monde l’esprit de la compréhension, de la tolérance, de l’égalité et de la coopération » (p. 220).

Aujourd’hui, l’Union européenne, qui s’étend désormais en Europe centrale et orientale, commence à s’effriter. Un de ses membres les plus importants, le Royaume-Uni, souhaite quitter le navire. Le fossé entre la Russie et l’Union européenne s’élargit depuis l’occu­pation de la Crimée par les troupes russes et le conflit dans l’est de l’Ukraine. Mais les doutes et les décep­tions se font aussi jour au coeur de l’UE. Les inégalités augmentent et, avec elles, l’importance de la question de la sécurité sociale et de l’égalité des chances entre des centres urbains dynamiques et des régions péri­phériques trop souvent laissées de côté. L’idée d’une Europe qui ne profiterait qu’à ceux qui réussissent éco­nomiquement, aux plus diplômés et aux plus mobiles, constitue une menace. Déjà en 1979, dans son discours inaugural, la première présidente du Parlement euro­péen élu au suffrage universel direct, la femme politique et survivante d’Auschwitz Simone Veil, alertait : « À une époque où, sans nul doute, il sera demandé à tous les citoyens d’accepter que le niveau de vie cesse de pro­gresser ou progresse moins, d’accepter un contrôledans la croissance des dépenses sociales, les sacri­fices nécessaires ne seront acceptés qu’au prix d’une authentique réduction des inégalités sociales » (p. 128). Une phrase qui n’a rien perdu de son actualité. Dans son discours de 1983 devant le Parlement allemand, le président François Mitterrand interpellait les députés en ces termes : « L’Europe n’a pas d’avenir, Mesdames et Messieurs, si la jeunesse n’a pas d’espoir » (p. 144). Et le légendaire président de la Commission européenne Jacques Delors d’avertir en 1989 : « Quelle société bâtissons-nous ? Une société de l’exclusion ? » (p. 172).

C’est, entre autres, sur le terreau de la montée des déceptions et des expériences d’exclusion que les forces autoritaristes de droite tentent de raviver le nationalisme que l’on pensait depuis longtemps vaincu et d’enterrer ainsi le projet européen. La tension entre certains groupes et entre certaines nations est attisée notamment par le biais de fake news. L’écrivain Stefan Zweig le remarquait avec une grande lucidité dès 1932 : « L’expérience prouve que la haine entre les nations, les races et les classes, entre les groupes humains, apparaît rarement de l’intérieur, mais le plus souvent par infec­tion ou par excitation, et que le moyen le plus dangereux de l’attiser est la contre-vérité rendue publique et pro­pagée par les imprimés » (p. 60). Une phrase, là encore, d’une effrayante actualité – si ce n’est que les réseaux sociaux sont les « imprimés » d’aujourd’hui.

Tout indique que l’Europe est à la croisée des che­mins. La confrontation sur son avenir est un combat idéologique autour du projet européen. Le moment est donc idéal pour se replonger dans les visions, les idées et les arguments qui ont rendu l’Union possible et en ont construit les principes. Des visions toujours pertinentes. Simone Veil déclarait ainsi en 1979 : « Pour relever les défis auxquels l’Europe est confrontée, c’est dans trois directions qu’il nous faudra l’orienter : l’Europe de la solidarité, l’Europe de l’indépendance, l’Europe de la coopération » (p. 126).

Aux premiers balbutiements de l’intégration euro­péenne, ce sont tout particulièrement la France et l’Allemagne qui ont été sollicitées pour la faire avancer, tel un moteur. Dans son célèbre discours de Zürich, Winston Churchill soulignait en 1946 : « Le premier pas vers une nouvelle formation de la famille européenne doit consister à faire de la France et de l’Allemagne des partenaires » (p. 88). Et de fait, grâce au projet européen, les « ennemis héréditaires » devinrent des partenaires aux liens étroits. Cependant, aujourd’hui, il manque au tandem franco-allemand l’élan qui serait nécessaire pour aller plus loin – même si les hésitations et les tergiversations sont plutôt à mettre sur le compte de l’Allemagne. Les idées visionnaires telles que celles du ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer en 2000, qui plaidait pour une véritable « fédé­ration européenne » (p. 240), n’apparaissent pour l’heure ni réalisables ni réalistes.

Certes, cela était aussi valable, en leur temps, pour un grand nombre des textes et des discours rassemblés ici. Or, malgré des reculs et des temps morts, l’Europe est toujours allée de l’avant. Aujourd’hui, le projet européen apparaît plus urgent et actuel que jamais. Concernant le nouvel ordre mondial et la sécurité glo­bale, tout comme le développement économique de l’ensemble de la planète, la question qui se pose est la suivante : une Union européenne forte jouera-t-elle sa partition commune ou des États nationaux désunisseront-ils les jouets d’un monde dans lequel le droit du plus fort l’emporte sur la force du droit ? Dès le début des années 1950, le penseur et précurseur européen Jean Monnet le disait : « Si nous attendons pour agir que toutes les questions aient trouvé leur réponse, nous n’agirons jamais, nous n’atteindrons jamais la certitude attendue et nous serons entraînés par les événements que nous aurons renoncé à orienter » (p. 104).

Ce recueil s’adresse en premier lieu à un public francophone et germanophone. C’est la raison pour laquelle nous avons mis l’accent sur des textes et des discours de nos deux pays, de part et d’autre du Rhin. Proposer ces textes conduit aussi à mettre en lumière les conditions dans lesquelles ils ont été prononcés ou écrits, et la maîtrise de ces conditions par leurs auteurs, qui ont réfléchi à la manière de les faire circuler, de porter cette parole européenne le plus loin et le plus fort possible en fonction des possibilités spécifiques à leurs époques respectives. Ces pensées d’Europe pour l’Europe n’auraient pu et ne peuvent exister sans les supports (médias, tribunes, livres et conférences) qui leur donnent une résonance – c’est là une dimension primordiale à considérer pour continuer à promouvoir l’idée européenne.

Nous n’avons hélas pas pu rassembler le même nombre de voix et de plumes masculines et féminines, malgré toute notre bonne volonté. Les discours sur l’Europe et la politique européenne ont trop longtemps été – et sont encore – dominés par les hommes. Il y a des évolutions positives, mais il reste encore beaucoup à faire pour l’égalité.

Les textes réunis ici montrent que jamais n’a existé une représentation unique de l’Europe et de son organisation. Débattre de l’avenir de l’Union euro­péenne est constitutif de nos démocraties ouvertes et pluralistes. Un débat civilisé, équitable, ouvert, où les uns prennent au sérieux le point de vue et les argu­ments des autres, est un élément fondamental de la démocratie européenne. C’est à ce débat sur l’avenir de l’Europe, et sous ces modalités, que ce recueil entend contribuer.

 

Ce texte est la préface du livre franco-allemand "Les grands textes qui ont inspiré l'Europe".