Europe : le vieux continent nucléaire

Analyse

Quelles sont les grandes étapes de la constitution du parc nucléaire européen ? Comment l'atome est-il régulé au niveau de l'Union européenne ? "Fin 2020, le parc nucléaire européen correspond à un quart du parc mondial, dont plus de la moitié des réacteurs (56) dans un seul pays, la France, tandis que les 50 autres étaient réparties entre douze autres États membres. La grande majorité – 87, soit plus de 80 % - appartiennent à sept pays d’Europe de l’Ouest."

Drapeaux UE

La question de l’énergie nucléaire accompagne l’Union européenne depuis le tout début de l’ère atomique. Plusieurs chercheurs français et britanniques ont pris part au projet Manhattan, c’est-à-dire au développement des premières armes nucléaires aux États-Unis, et ont pu partager leurs connaissances scientifiques avec leurs collègues dans leur pays d’origine une fois la Seconde Guerre mondiale finie. Très vite, la France et la Grande-Bretagne ont développé leurs propres programmes d’armement nucléaire, tandis que de nombreux pays européens, parmi lesquels figuraient assez étonnamment la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, la Suède et la Suisse, caressaient leurs propres ambitions nucléaires à visée militaire.

Le traité Euratom, signé en 1957, a instauré la Communauté européenne de l’énergie atomique dans le but de contribuer « à la formation et à la croissance rapides des industries nucléaires ». Il ne sera ni aussi rapide ni aussi couronné de succès qu’escompté. En 1979, en effet, tandis que le Royaume-Uni comptait 33 réacteurs en service, on n’en totalisait que 58 raccordés au réseau dans ce qui constitue aujourd’hui les 27 États membres de l’UE. À la fin des années 1980, le parc nucléaire atteignait déjà son plus haut niveau historique avec 136 tranches en exploitation (voir la figure 1). Il n’en restait plus que 106 – 30 de moins qu’en 1989 – fin 2020, soit environ un quart du parc mondial, dont plus de la moitié (56) dans un seul pays, la France, tandis que les 50 autres étaient réparties entre douze autres États membres. La grande majorité – 87, soit plus de 80 % - appartiennent à sept pays d’Europe de l’Ouest, les 19 restantes étant exploitées par six membres plus récents de l’UE.

 

Figure 1 : Réacteurs nucléaires et puissance électrique nette installée dans l’Europe des 27 en nombre de réacteurs et en GWe, entre 1959 et 2020

Nuclear reactors and operating capacity

Sources : WNISR 2021, avec l’AIEA-PRIS

L’Europe n’enregistre plus de construction nucléaire notable depuis les années 1980. Tandis que 14 réacteurs seulement ont été mis en service ces trente dernières années, 39 ont été mis à l’arrêt dans l’UE-27, soit une diminution nette de 25 réacteurs. Le déclin de ce secteur a démarré il y a plusieurs décennies déjà.

Peu de constructions de réacteurs et beaucoup de retard

Depuis la catastrophe de Tchernobyl, survenue il y a 35 ans, quatre réacteurs seulement sont sortis de terre en Europe de l’Ouest, parmi lesquels deux sont encore en construction : Olkiluoto 3 en Finlande (depuis 2005) et Flamanville 3 en France (depuis 2007). Seules deux tranches – toutes deux situées en Europe de l’Est, l’une en République tchèque, l’autre en Roumanie – ont été raccordées au réseau de l’UE-27 ces 20 dernières années, mais aucune depuis la mise en service de Cernavoda 2 en 2007. Enfin, deux réacteurs sont toujours en construction en Slovaquie (Mochovce 3 et 4) depuis… 1985. Le premier sera peut-être raccordé au réseau en 2021.

Figure 2 :  Mises en service et mises à l’arrêt de réacteurs dans l’UE-27 en nombre de réacteurs entre 1959 et 2020

Reactor startups and closures in the EU27

Sources : WNISR 2021, avec l’AIEA-PRIS 

Les sites finlandais et français étaient censés apporter la démonstration industrielle qu’une technologie et des capacités d’ingénierie supérieures pouvaient déboucher sur la construction du premier réacteur à eau pressurisée européen (EPR) de l’histoire. Olkiluoto 3 (OL3) devait commencer à produire de l’électricité en 2009, suivi de Flamanville 3 (FL3) en 2012. Au lieu de quoi ces projets se sont transformés en un cauchemar industriel et un fiasco financier au point qu’EPR semble plutôt vouloir dire « Énergie Pour Rien ». Les deux projets ont rencontré de nombreuses difficultés techniques depuis le bétonnage jusqu’au soudage, se heurtant à d’incessants problèmes de contrôle qualité. Au départ, la mise au point de la technologie EPR est née de l’accident de Tchernobyl, mais 35 ans plus tard, aucun de ces réacteurs ne fonctionne en Europe (deux ont été mis en service en Chine). Ce dossier illustre également les très longs délais de réalisation de ce secteur.

OL3 devrait commencer à produire de l’électricité d’ici fin 2021, soit avec 12 années de retard et 16 ans après les premiers coups de pelle. Le gouvernement finlandais, qui comptait sur ce réacteur comme source d’énergie bas carbone, a dû trouver d’autres moyens de produire de l’électricité, en importer ou acheter des certificats pour s’acquitter de ses obligations en matière de climat.

FL3 sera raccordé au réseau au plus tôt en 2023, si tant est qu’il le soit un jour. Les constructeurs sont toujours empêtrés dans des problèmes de conception, de non-conformité dans la fabrication de certains éléments et d’exécution inappropriée de tâches spécifiques. En France, la Cour des comptes a estimé que le coût total du projet devrait s’élever à 19 milliards d’euros, mais ses calculs n’intègrent pas les derniers contretemps en date. Lorsque la construction de cet EPR a été décidée, il y a près de 20 ans, son coût avait été évalué à 2,5 milliards d’euros.

Projets de nouvelles centrales – du concret ou du vent ?

Il existe différents « projets » de centrales nucléaires, pour la plupart en Europe de l’Est, tous plus ou moins crédibles.

En 2020, le gouvernement tchèque a signé un accord-cadre avec l’énergéticien public ČEZ afin de lancer un appel d’offre à l’international qui doit déboucher sur une prise de décision d’ici 2024, puis, en 2029, sur la construction de deux nouveaux réacteurs sur le site de Dukovany. Le rôle que jouerait éventuellement le Russe Rosatom fait débat. Le gouvernement tchèque ayant déjà échoué à mener à bien des projets de construction, l’issue de celui-ci reste incertaine. En mars 2021, Václav Bartuška, envoyé spécial pour la sécurité énergétique, a rappelé non sans ironie que lorsqu’il était envoyé spécial du gouvernement pour Temelín [l’autre site nucléaire tchèque en activité], il avait écrit dans son rapport final adressé aux autorités « qu’il ne croyait pas à un projet nucléaire dans un pays qui n’est pas capable de construire un réseau d’autoroutes et de trains à grande vitesse ralliant Berlin ou Munich[1] ». Václav Bartuška estimerait néanmoins que le projet Dukovany a des chances d’avancer.

En Hongrie, après une quinzaine d’années de préparatifs, une demande de permis de construire pour deux nouveaux réacteurs de conception russe sur le site de Paks a été déposée en juin 2020. Ce projet a suscité une certaine controverse quant à la procédure qui a présidé au choix du contractant russe. En mars 2021, une étude parue dans la revue de l’Association des géophysiciens hongrois a mis en question la sécurité sismique du site. Dans le même temps, l’entreprise responsable du projet Paks 2 a signé un contrat avec une société d’ingénierie afin d’évaluer jusqu’à fin 2022 les conditions permettant l’obtention d’un permis de construire. Selon certaines sources, les travaux pourraient commencer dès 2022. Mais étant donné les retards accumulés par le projet, il semble peu probable qu’ils démarrent dans un avenir proche.

La Pologne réfléchit depuis les années 1970 à la production nucléaire d’électricité. Elle a lancé la construction de deux tranches en 1984, mais l’a abandonnée en 1990. Aucun plan de financement n’a été établi, aucune technologie ni aucun site n’ont été choisis pour les « 6 à 9 gigawatts » d’électricité nucléaire qui sont censés être produits d’ici 2040. Pas plus que les projets précédents, celui-ci n’est crédible à ce stade.

Des vieilles machines chères et pas fiables

Conséquence du faible nombre de nouvelles constructions, l’âge moyen du parc nucléaire de l’UE augmente régulièrement et dépasse désormais les 35 ans. La répartition par âge montre que l’écrasante majorité des réacteurs – 89 sur 106 – sont en service depuis 31 ans et plus. Ces machines vieillissantes qui exploitent la fission de l’atome sont de moins en moins fiables. Ainsi, en Belgique, deuxième plus grand parc de l’UE avec sept réacteurs, la puissance réelle moyenne en 2018 a chuté à moins de la moitié de ce qu’elle devrait être au vu de la puissance nominale. Les réacteurs ont cumulé en moyenne 180 jours durant lesquels ils n’ont pas produit d’électricité, pas même un seul kilowattheure. De son côté, le plus gros producteur d’électricité d’origine nucléaire de l’UE, la France, est confronté à ses propres problèmes de mises à l’arrêt pour maintenance qui deviennent impossibles à prévoir. En 2019, le pays a enregistré 5 580 réacteurs-jours sans aucune production, soit 1 700 de plus que prévu. En 2020, la production électronucléaire du pays a chuté de 12 %, atteignant son niveau le plus bas depuis 27 ans. Le premier exploitant nucléaire au monde, l’entreprise publique Électricité de France (EDF), n’a plus la maîtrise des mises à l’arrêt.

Figure 3 : Âge du parc nucléaire de l’UE-27 au 1er janvier 2021

Age of EU27 Nuclear Fleet

Sources: WNISR 2021

En 2020, les centrales nucléaires ont produit à peine plus de 700 térawattheures (1 TWh = 1 milliard de kilowattheures) dans l’UE-27, soit une baisse spectaculaire de près de 80 TWh ou de 11 % par rapport à l’année précédente, tandis que, en cumulé, les technologies d’exploitation des énergies renouvelables augmentaient leur production de 80 TWh. Dans le même temps, la consommation d’électricité a chuté de plus de 100 TWh du fait notamment de la pandémie de COVID-19, et les centrales à combustible fossile ont réduit leur production de plus de 110 TWh. En conséquence, la part d’électricité produite à partir de sources renouvelables (hydroélectricité incluse) est passée pour la première fois devant celle provenant de combustibles fossiles (39 % contre 36 %), selon une estimation d’Eurostat, ce qui signifie que l’empreinte carbone du secteur énergétique a baissé de 14 %. Bien que les chiffres ne soient pas encore sortis, il est d’ores et déjà certain que les sources d’énergie renouvelables hors hydroélectricité ont produit plus d’électricité que les centrales nucléaires en 2020. Moins de consommation, moins de combustibles fossiles, moins de nucléaire, plus d’énergies renouvelables et moins d’émissions en bout de course. Reste à savoir si une politique proactive de lutte contre le changement climatique pourrait avoir les mêmes résultats en matière énergétique qu’une pandémie mondiale.

70 ans d’électricité nucléaire  : Les centrales nucléaires dans le monde – 1951-2021 WNISR Interactive DataViz

Où se trouvent les centrales nucléaires en service dans le monde ? Qui construit de nouveaux réacteurs ? Combien la Chine a-t-elle démarré de réacteurs depuis que la catastrophe de Fukushima a frappé le Japon en 2011 ? Où se trouvent les EPR dans le monde et quel est leur statut actuel ? Quelle entreprise construit/exploite les réacteurs aux Émirat arabes unis ? Quand a commencé la construction de la centrale de Hinkley Point C au Royaume-Uni ? Que s’est-il passé en Europe après Tchernobyl et la chute du mur de Berlin ?

Il est maintenant possible de voir tout cela en quelques clics grâce à un outil entièrement interactif qui permet de naviguer entre les réacteurs nucléaires du monde entier et sur 70 ans d’histoire, de 1951 à 2021.

The WNISR Interactive DataViz

En mettant l’accent sur les constructions de centrales, cet outil entend aider à comprendre la dynamique et à visualiser l’état de l’industrie nucléaire ; il permet de passer d’une vue d’ensemble à une analyse par réacteur.

L’affichage de l’information se décompose en quatre modules graphiques : une carte et trois chronogrammes donnant des informations sur les dates de début de construction et de raccordement au réseau, les abandons de projet et le nombre total de réacteurs en construction pour une année donnée. Chaque module sert de filtre : la sélection de n’importe quelle information se répercute sur les autres modules de la base de données visuelle et peut être affinée – possibilité de filtrage croisé – pour faire ressortir des aspects particuliers, des intervalles de temps, comparer des pays, des technologies…

Ces différents niveaux d’interactivité ainsi que la diversité des angles et des filtres en font un outil d’exploration unique des centrales nucléaires à travers le monde. Ils permettent de répondre rapidement et simplement aux questions tout en proposant de nouvelles perspectives historiques.

Cet outil de visualisation exploite la base de données sur les réacteurs nucléaires développée et alimentée par l’équipe qui rédige le rapport annuel sur l’état de l’industrie nucléaire (WNISR).

 


[1] ct24.ceskatelevize.cz, “Dukovany: Bartuška sepsul Havlíčka za dotazník pro Rosatom”, 27 mars 2021, voir https://ct24.ceskatelevize.cz/domaci/3289369-dukovany-bartuska-sepsul-havlicka-za-dotaznik-pro-rosatom, visité le 18 avril 2021.