La folle obstination d'EDF

Analyse

La situation financière de l’entreprise ne cesse de se dégrader entre une dette croissante et un mur d’investissements, notamment dans le nucléaire, considérable.

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© Terreur graphique pour Alternatives économiques

« Menacé d’être relégués en deuxième division ». Ce sont avec ces mots que le patron d’EDF, Jean-Bernard Lévy, décrit la situation de sa propre entreprise. En effet, l’énergéticien s’enfonce année après année dans une impasse tant financière qu’industrielle. L’entreprise est face à des engagements financiers considérables et qui menacent sa capacité à investir, alors même que la transition énergétique le demande. En cause : sa stratégie à continuer à miser sur le nucléaire.

L'atome, envers et contre tout 

EDF est un producteur d’électricité, mais avant tout d’origine nucléaire. L’atome représente 76% de son mix électrique. L’énergéticien continue à croire en cette technologie et veut donc tout faire pour continuer l’aventure nucléaire. A commencer par prolonger la durée de vie de ses centrales, au-delà de 40 ans de fonctionnement. Cela demande cependant un investissement conséquent avec le remplacement de certains équipements. Ces travaux, qu’on nomme le « grand carénage », s’étalent sur plus d’une décennie et l’entreprise les chiffre à 49,4 milliards d’euros sur la période 2014-2025.

A côté de ces travaux, l’électricien doit également commencer à démanteler certains de ses sites nucléaires, comme celui de Fessenheim. Un chantier inédit dans son ampleur, dont on peine par conséquent à chiffrer les coûts. Les quelques évaluations d’énergéticiens étrangers sur leur propre parc avancent un coût situé entre un et deux milliards d’euros par réacteur. A multiplier donc par 58 dans le cas d’EDF.

Au-delà, le Français ambitionne surtout de construire de nouveaux réacteurs, avec la nouvelle génération de centrales, les fameux EPR. Le chantier, lancé sur le site de Flamanville en Normandie, prévoyait initialement une mise en service du réacteur en 2012 pour un coût de 3 milliards d’euros. La facture atteint désormais 12,4 milliards d’euros pour une mise en production en 2022. Une énième prolongation n’étant pas à exclure.

Estimant qu’il est trop tard pour reculer, EDF veut montrer que ces dépenses n’ont pas été vaines. L’entreprise ambitionne donc de construire six nouveaux EPR, pour un coût estimé à 46 milliards d’euros. L’énergéticien mise sur un apprentissage croissant dans leur construction pour faire baisser les coûts. Une vision très optimiste du fait de la complexité du nucléaire qui limite les effets d’échelle et de la standardisation.

Un risque de surcapacité

Un risque de surcapacité

Pour respecter le seuil fixé par la loi de 50% de nucléaire dans le mix électrique d’ici 2035, EDF propose la fermeture de 14 réacteurs, donc ceux de Fessenheim déjà à l’arrêt. Le problème est que si la seule production des 44 réacteurs nucléaires restant et de celui de Flamanville représente 50% du total, cela suppose soit une hausse importante de la consommation ou des exportations pour que cette électricité trouve un débouché. Or les prévisions de consommation prévoient une relative stabilité jusque au moins 2035. Ensuite, miser sur un tel niveau d’exportation, un triplement, semble illusoire, étant donné que nos voisins n’ont pas d’importants déficit en la matière. La conséquence devrait donc être une surcapacité qui va freiner le développement des renouvelables.

Des milliards de dette

Du grand carénage au démantèlement en passant par la construction des EPR, le mur d’investissement auquel fait face EDF, et qui est potentiellement sous-évalué, dépasse largement les 100 milliards d’euros. Un coût considérable, d’autant plus au vu de la situation financière de l’entreprise qui ne cesse de se dégrader. L’énergéticien présente une dette de 42,3 milliards d’euros, dont la soutenabilité est fragile puisqu’elle représente une part croissante de ses revenus, presque le triple, un seuil jugé critique par les financiers.

Face à cette situation, l’entreprise en appelle donc à une révision de son mode de financement. La direction veut à tout prix mettre fin au mécanisme de l’Arenh, l’accès régulé à l’énergie nucléaire historique. Un dispositif mis en place en 2010 pour permettre à la concurrence d’exister dans le secteur de l’électricité. Depuis cette date, EDF a l’obligation de vendre à ses concurrents un quart de sa production nucléaire de l’époque, soit 100 térawattheures (TWh) par an et ce à un tarif prédéfini de 42 euros/MWh. L’idée est que le nucléaire ayant été financé par le contribuable et la production d’électricité étant en situation de quasi-monopole au bénéfice de l’opérateur public, pour permettre à d’autres fournisseurs d’exister, le législateur leur donne un accès à la « rente nucléaire » à un prix censé refléter le coût de production.

Un prix aujourd’hui considéré comme trop faible. Surtout, le mécanisme s’est avéré désastreux pour les finances d’EDF. Quand les prix du marché de l’électricité diminuent, aucun acteur n’a recours à l’Arenh et quand ils remontent, l’énergéticien ne profite pas de la hausse. Pour réformer ce mécanisme, la direction et le gouvernement français planchent depuis deux ans sur une réforme de l’entreprise publique. L’objectif de Paris est donc d’assurer un financement au nucléaire, tout en se dégageant des marges de manœuvre financière pour investir dans les renouvelables. Car de l’aveu même de son dirigeant, l’entreprise est « en train de prendre un retard majeur par rapport à [ses] grands concurrents, des énergéticiens qui investissent des montants beaucoup plus élevés dans les énergies renouvelables ». Sans réforme, « EDF est un acteur qui n’a pas les moyens de se développer là où il y a de la croissance », lâche le PDG.

Jusqu’au printemps 2020, la direction soutenait un projet de scission de l’entreprise, nommé Hercule, qui consistait à nationaliser le nucléaire et à ouvrir au privé les renouvelables et le réseau de distribution (Enedis). Hercule est dorénavant officiellement abandonné et  l’exécutif planche sur une nouvelle version de ce plan, dont les contours ne sont pas encore définis. Paris doit cependant obtenir l’aval de la Commission européenne, qui dira si le projet respecte les canons de la concurrence libre et non faussée.

Un mix essentiellement nucléaire 

Mix électrique français d’EDF en 2019, en %

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Source : EDF