La mobilité, charge mentale pour les femmes

Atlas des Mobilités

Dans l’espace public, les déplacements des femmes sont encore trop souvent générateurs d’un sentiment d’insécurité et d’un risque de harcèlement sexuel. La question du genre est aujourd’hui mieux prise en compte dans les réflexions liées à la mobilité. Avec des résultats encore contrastés.

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Les femmes marchent plus et prennent plus les transports en commun

Pendant des siècles, les femmes ont été associées à la gestion du foyer et des enfants et assignées à l’immobilité, tandis que la sphère publique était réservée aux hommes. Ces rôles traditionnels, remis en question à partir des années 1970 par les féministes, ont encore aujourd’hui des conséquences sur leur mobilité.

En 2014 en France, les femmes réalisent 75% des accompagnements des enfants et des personnes âgées et assument 66% du temps consacré au travail domestique. Leurs pratiques de mobilité sont plus restreintes que celles des hommes et plus centrées autour du foyer. Une enquête du Forum Vies Mobiles montre que les femmes parcourent 25% de kilomètres de moins que les hommes par semaine. Elles sont également deux fois moins nombreuses parmi les grands mobiles pour le travail : 83% cessent d’être de grandes mobiles après l’arrivée d’un enfant (59% chez les hommes) et 100% à l’arrivée du 2e enfant. Toutefois, celles qui travaillent dans les métiers du care (aides à domicile, infirmières, femmes de ménage, etc.), traditionnellement exercés par les femmes, sont contraintes à des déplacements quotidiens nombreux et souvent fatigants.

Les déplacements des femmes et notamment des mères sont plus complexes que ceux des hommes. Elles ont davantage tendance à enchaîner différentes activités (courses, accompagnement, etc.) lors d’un même déplacement, avec la charge mentale que cela représente : être à l’heure, préparer les enfants, emporter leurs affaires, des sacs de courses ou surveiller les enfants pendant le trajet.

En raison de ces contraintes, les femmes sont plus réticentes à abandonner la voiture au profit de modes de transport plus durables. Pourtant, elles n’y ont pas toujours le même accès que les hommes : en France, 80% des femmes ont le permis B contre 90% des hommes. Dans les ménages qui n’ont qu’une seule voiture, c’est plutôt l’homme qui l’utilise. Dans les espaces ruraux, où la desserte en transport en commun est souvent défaillante, ce moindre accès à la voiture crée pour les femmes concernées d’importantes difficultés de mobilité, qui entravent leur accès à l’emploi, aux systèmes de garde, aux services publics, aux commerces ou aux loisirs. Les femmes immigrées, qui n’ont souvent pas appris à faire du vélo ni à conduire une voiture, sont doublement contraintes. La pratique du vélo par les femmes tend également à être limitée par l’intériorisation des injonctions qui leur sont faites dès leur enfance : ne pas prendre de risques, ne pas traîner dans l’espace public et prendre soin de leur apparence.

L’espace public a été pendant des siècles la sphère des hommes. L’expérience des femmes a donc été moins prise en compte dans l’aménagement. C’est également un lieu où les normes sexistes s’affichent à travers les publicités et affiches qui instrumentalisent le corps des femmes, leur rendant certains lieux publics hostiles. Leurs déplacements sont souvent synonymes de sentiment d’insécurité : elles sont plus de deux fois plus nombreuses que les hommes à avoir peur dans les transports en commun. Les lieux déserts, mal éclairés, mal entretenus ou encore sans échappatoire, tels que les couloirs de métro, sont anxiogènes, en particulier la nuit. Les femmes développent alors des stratégies consistant à éviter une station de transports quitte à allonger leur trajet, à veiller à leur style vestimentaire, à esquiver les interactions, ou bien encore à paraître absorbées par un livre. Cette vigilance constante en amont et pendant le déplacement constitue une charge mentale considérable.

La peur des femmes dans les transports publics
Les femmes se sentent globalement moins capables de parer physiquement à une agression dans les transports publics que les hommes et développent ainsi davantage des stratégies spécifiques pour éviter les agressions.

Cent pour cent des femmes auraient été victimes de harcèlement sexuel dans les transports en commun au moins une fois dans leur vie, ce que des auteur.rice.s analysent comme des rappels à l’ordre leur signifiant qu’elles ne sont pas tout à fait à leur place dans l’espace public. Ainsi, le harcèlement y entretient et renforce une forme de domination masculine, à laquelle participe également le manspreading dénoncé par certaines féministes. Néanmoins, le vécu du harcèlement est l’occasion pour les femmes de se réapproprier l’espace public et d’y réaffirmer leur légitimité, par exemple en apprenant à réagir face aux agresseurs.

Peu de femmes sont employées dans le secteur du transport
Les inégalités de genre se constatent aussi en matière d’emploi dans les transports : les métiers du secteur sont très majoritairement occupés par des hommes, à l’exception du transport aérien, où les femmes occupent des postes en général moins rémunérés et moins qualifiés.

Les acteurs de l’aménagement cherchent de plus en plus à appliquer les principes du gender mainstreaming, un mouvement qui s’étend en Europe depuis les années 2000 et consiste à intégrer les questions de genre dans tous les domaines des politiques publiques. Il s’agit de faire des espaces publics des lieux sécurisants, en s’appuyant sur l’expérience des femmes à travers des marches exploratoires par exemple.

Dans les transports en commun, la lutte contre le harcèlement s’appuie sur différentes mesures, comme les voitures de métro réservées aux femmes, testées dans différentes métropoles. S’il permet de politiser le problème et de proposer des solutions, ce dispositif est aussi fortement décrié pour son caractère ségrégatif. D’autres mesures, telles que les campagnes de communication anti-harcèlement, peuvent également être controversées, comme l’illustre une campagne diffusée dans les transports franciliens en 2018, à qui ses détracteurs ont reproché de déresponsabiliser les harceleurs en mettant en scène des agresseurs représentés comme des animaux et auxquels les hommes pouvaient difficilement s’identifier.

Autre dispositif critiqué, les applications permettant de géolocaliser les zones dangereuses, qui tendent à renforcer l’idée qu’il y a des zones à éviter, ce qui revient à entériner le problème de l’insécurité au lieu de le résoudre. Plusieurs auteurs et autrices préconisent de privilégier les ressources pouvant être mobilisées en situation aux solutions numériques.

On le voit, la mobilité des femmes constitue en quelque sorte un miroir des normes sociales qui régissent la société. Mais elle contribue, aussi, à les entretenir.

Sources :

Evariste, T. (2020), Enquête Nationale Mobilité et Modes de vie, https://bit.ly/3z8SxqI  | Ravelet, E., Vincent-Geslin, S., Kaufman, V., Viry, G., Dubois, Y. (2015), Grandes mobilités liées au travail. Perspectives européennes, Paris, Économica, https://bit.ly/3aycFIw  | Pech, T. & Witkowski, D. (2021), Les Femmes et le changement climatique, Terra Nova, https://bit.ly/3x2abuH  | Lewis, S. (2018), Sexual harassment on the London Underground: mobilities, temporalities and knowledge of gendered violence in public transport, https://bit.ly/3LY2bPv