L’agriculture est le secteur économique le plus consommateur d’eau : 72 % de l’eau douce de la planète sert à produire de la nourriture. Garantir un approvisionnement hydrique continu malgré les difficultés liées au changement climatique nécessite une forte volonté politique.
Chaque année, près de 3000 kilomètres cubes d’eau sont extraits des réservoirs, lacs et cours d’eau de la planète. La proportion consacrée à l’agriculture varie selon les pays et le niveau de revenus : autour de 40 % dans les pays à revenu élevé, jusqu’à 90 % dans les pays à faible revenu. Environ 3,2 milliards de personnes vivent dans des zones majoritairement agricoles où l’eau est rare ou très rare. Il s’agit avant tout de petits exploitants qui jouent un rôle déterminant dans la production de nourriture et la sécurité alimentaire.
D’après les Nations unies, la surface de terres irriguées dans le monde a plus que doublé depuis 1961. Environ 20 % des cultures de la planète sont aujourd’hui irriguées, ces 20 % produisant 40 % de la nourriture mondiale. La hausse de la demande d’irrigation est la conséquence de la croissance démographique, mais elle est aussi exacerbée par les phénomènes météorologiques extrêmes, comme les sécheresses prolongées, qui sont de plus en plus fréquents du fait de la crise climatique.
Le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Inde, le nord de la Chine et le sud-ouest des États-Unis sont particulièrement touchés par les pénuries d’eau. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la demande en eau pour l’irrigation devrait doubler, voire tripler d’ici la fin du siècle, et cette demande, associée à une évaporation accrue du fait du changement climatique, devrait un peu plus épuiser les réserves d’eau souterraine d’ici la fin du siècle.
Dans l’État du Pendjab, le grenier à blé de l’Inde, le niveau de la nappe souterraine a baissé de 40 mètres au cours des 30 dernières années. Si 1,5 % seulement de la surface totale du pays assure 20 % de sa production de blé et 12 % de sa production de riz, les quatre-cinquièmes de l’eau souterraine utilisable servent à irriguer ces cultures et d’autres. Or l’irrigation coûte de plus en plus cher, car il faut puiser de plus en plus profondément, si bien que les agriculteurs s’endettent. Selon une étude de l’Indian Council of Social Science Research, 86 % environ des ménages d’agriculteurs du Pendjab étaient endettés en 2017.
Dans l’Union européenne, le secteur agricole consomme moins du tiers de toute l’eau utilisée, mais cette proportion varie sensiblement selon les pays : en Espagne, par exemple, elle s’élève à 82 %. Dans ce pays, les eaux de surface et souterraines sont particulièrement polluées. La situation est similaire en France et en Italie. L’Allemagne est l’un des pays d’Europe les plus riches en eau, avec une moyenne de 700 à 800 litres de précipitations par mètre carré et par an. Mais dans ce pays aussi, les surfaces irriguées augmentent, en particulier dans la production maraîchère. Entre 2009 et 2022, elles ont progressé de près de 50 %, passant de 372 700 à 554 000 hectares.
On appelle eau virtuelle la quantité d’eau nécessaire à la production de nos biens de consommation, notamment alimentaires. En France, on a en tête qu’un citoyen consomme 150 litres d’eau par jour. Toutefois, ce chiffre ne comprend pas la quantité d’eau qu’il a été nécessaire de consommer pour produire ce que nous mangeons ou utilisons. Quand on prend en compte cette eau virtuelle, un Français consomme jusqu’à 4900 litres d’eau par jour.
L’empreinte eau virtuelle d’importation de la France, c’est-à-dire l’empreinte eau des produits consommés en France et produits à l’étranger, est de 78,3 milliards de m3 par an, sur la période 1996 – 2005. La plus grande part de cette empreinte eau provient du coton (22 % de l’empreinte eau virtuelle d’importation totale), des produits industriels (12,5 %) et des produits animaux (7,9 %). Quant à l’empreinte eau virtuelle d’exportation de la France, c’est-à-dire l’empreinte eau des produits consommés à l’étranger et produits en France, elle est de 65,5 milliards de m3 par an, sur la période 1996-2005. Deux facteurs doivent être pris en compte lorsque l’on examine la consommation hydrique d’un produit alimentaire : la quantité d’eau nécessaire à sa production et la disponibilité en eau dans la région où il a été cultivé. À eux deux, ils permettent de calculer l’empreinte hydrique pondérée par la rareté de l’eau. Plus celle-ci est rare dans la région productrice, plus l’empreinte est élevée.
Les prévisions montrent que le stress hydrique va augmenter dans l’Union européenne d’ici 2030, ce qui signifie que les réserves vont de moins en moins pouvoir répondre à la demande. Afin d’assurer un approvisionnement en eau continu aux générations à venir, il nous faut porter un regard critique sur la façon dont nous utilisons actuellement l’irrigation en agriculture.
Les fermes et les exploitations agricoles ont un rôle décisif à jouer en matière de gestion de l’eau. Elles peuvent protéger les ressources et faire face à la crise climatique en utilisant l’eau de pluie, en plantant des cultures adaptées, en employant des méthodes qui limitent l’évaporation, en protégeant les sols et en appliquant les techniques d’agroforesterie qui associent arbres et arbustes aux cultures.
Elles auront pour cela besoin d’incitations financières telles que des subventions agricoles prenant en compte la consommation d’eau. L’Union européenne pourrait bien davantage soutenir les mesures économes en ressources qu’elle ne le fait actuellement à travers la Politique agricole commune (PAC). Plutôt que d’allouer les fonds selon le nombre d’hectares, comme elle le fait actuellement, elle devrait récompenser la protection de l’eau, de la nature et de la biodiversité. La nouvelle directive de l’UE relative au devoir de vigilance adoptée en mars 2024 exige des entreprises qu’elles préviennent les risques de pollution, surtout lorsque les droits humains menacent d’être violés. Toutefois, le paquet législatif « Omnibus 1 » adopté en février 2025 détricote cette directive en prévoyant de ne l’appliquer qu’aux entreprises de plus de 5000 salariés et 1,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel (contre 1000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires auparavant). Les campagnes d’information, ainsi que l’obligation de mieux faire figurer l’empreinte hydrique pondérée par la rareté de l’eau sur les emballages des produits constituent elles aussi des avancées vers une protection durable de l’eau.
Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), AQUASTAT – Système d’information mondiale de la FAO’s sur l’eau et l’agriculture, https://bit.ly/4o03K2k.
Hannah Ritchie, Max Roser, Our World in Data, Water Use and Stress, 2024, https://bit.ly/4fPhXME.
Arien Y. Hoekstra et al., The water footprint of the EU for different diets, Ecological Indicators, Volume 32, 2013, https://bit.ly/3Z9d0Hi.