Privatisation : erreur d'aiguillage

Atlas de l'eau 2026

La vente des systèmes d’approvisionnement en eau à des entreprises privées était censée rendre leur gestion plus efficace et faire baisser les prix. Mais dans les faits, c’est souvent l’inverse qui s’est produit. De nombreuses municipalités et initiatives de la société civile plaident pour un retour de l’eau dans le domaine public.

Au niveau mondial, une personne sur trois n’a pas accès à une eau salubre, et plus de la moitié de la population de la planète ne dispose pas d’installations sanitaires sûres.
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Au niveau mondial, une personne sur trois n’a pas accès à une eau salubre, et plus de la moitié de la population de la planète ne dispose pas d’installations sanitaires sûres.

Il y a quelques décennies encore, l’approvisionnement en eau était naturellement l’apanage des services publics, comme l’énergie, les transports et le logement social. La montée en puissance du néolibéralisme dans les politiques économiques a changé la donne. Les conseils municipaux ont liquidé leurs parcs de logements, privatisé leurs centrales électriques, et dans les années 1990, cette vague de privatisations s’est étendue au secteur de l’eau. Celle-ci est devenue un bien économique que les entreprises allaient pouvoir gérer plus efficacement et fournir à moindre coût que l’État. Le secteur privé a alors mis en avant les perspectives d’investissements dans les infrastructures hydrauliques qui, a-t-il promis, allaient faciliter l’accès à l’eau potable, y compris dans les régions pauvres du globe. En Europe, l’Angleterre et le Pays de Galles ont été les premiers à privatiser leurs compagnies des eaux. La Première ministre d’alors, Margaret Thatcher, les a vendues en 1989.

Mais dans de nombreux pays, les espoirs suscités par ces privatisations ont rapidement été déçus. Partout dans le monde, les investissements dans l’approvisionnement en eau sont restés limités. Des études montrent que, d’une façon générale, les entreprises privées ne vendent pas l’eau moins cher. Cette vague de privatisations a eu des conséquences particulièrement rudes dans le Sud global. Soumis dans les années 1990 à la pression exercée par la Banque mondiale, les pays les plus petits, les plus pauvres et les plus endettés d’Afrique ont confié l’approvisionnement en eau à des entreprises privées. En 2000, le Fonds monétaire international subordonnait l’octroi de prêts à la privatisation des compagnies des eaux dans 1 cas sur 3. Suite à la crise de l’euro, cette pression s’est également fait sentir en 2010 dans plusieurs pays de l’Union européenne, dont la Grèce, le Portugal et la Bulgarie. En effet, le trio composé de la Commission européenne, du Fonds monétaire international et de la Banque centrale européenne a inclus la privatisation de l’eau dans ses programmes d’austérité.

Une étude menée en 2015 sur les 500 plus grands réseaux de distribution d’eau montre que les sociétés privées soumettent les ménages à des tarifs nettement plus élevés que les gestionnaires publics.
Une étude menée en 2015 sur les 500 plus grands réseaux de distribution d’eau montre que les sociétés privées soumettent les ménages à des tarifs nettement plus élevés que les gestionnaires publics.

 

Au Chili, la privatisation de l’eau a été très précoce et violente. En 1981, le dictateur Augusto Pinochet a imposé le Código de Agua, une loi qui a accordé à l’agro-industrie des droits à une eau gratuite. La dictature militaire a pris fin en 1990, mais sa Constitution néolibérale est toujours en vigueur aujourd’hui. Ce pays, coincé entre l’océan Pacifique et les Andes, est riche en eau, avec 1 250 fleuves et rivières, 12 780 lacs et 24 110 glaciers, mais il figure au 16ème rang des pays subissant le stress hydrique le plus fort. Plus d’un million de Chiliens n’ont pas accès à une eau potable saine et près de la moitié de la population souffre de pénuries d’eau. La rareté de l’eau est accentuée par une économie tournée vers l’exportation, dont l’objectif n’est pas de satisfaire les besoins de la population ; ainsi, plus de 50 % de la production fruitière, très gourmande en eau, est destinée au marché mondial.

En Afrique du Sud, la privatisation de l’eau a eu de graves conséquences sur la santé humaine. Après la vente des compagnies municipales de nombreuses régions au secteur privé, l’approvisionnement, jusque-là gratuit, a été soumis à un système de compteur d’eau réglable d’avance : les utilisateurs doivent payer en amont pour une certaine quantité d’eau et dès que celle-ci est consommée, le robinet s’arrête de couler. De ce fait, dans certaines provinces comme le KwaZulu-Natal, de nombreuses personnes n’ont plus accès à une eau salubre et doivent se tourner vers des cours d’eau et des étangs pollués pour survivre. Cette situation a provoqué à l’été 2000 une épidémie de choléra qui a touché 120 000 personnes et fait des centaines de morts.

Pollution et pénuries d’eau résultant de la privatisation s’observent aussi en Europe. Après la vente des compagnies publiques anglaise et galloise par Margaret Thatcher, la moitié de leur personnel a perdu son travail, et depuis, le prix de l’eau a grimpé d’environ 40 %. Les profits, rarement réinvestis dans des infrastructures, des salaires décents ou des tests de qualité de l’eau, sont accaparés par ceux qui ont investi dans les compagnies de distribution. Les installations vieillissantes accusent alors des pertes d’eau massives et, par endroits, l’approvisionnement n’est plus du tout assuré. Près de 3 milliards de litres d’eau sont ainsi perdus chaque jour en Angleterre et au Pays de Galles du fait de canalisations qui fuient ou de bassins à débordement délabrés, ce qui accroît les risques de contamination. Des millions de mètres cubes d’eaux usées non traitées sont rejetés dans les cours d’eau et la mer, transformant les paysages en fosses septiques nauséabondes. La renationalisation de Thames Water, première compagnie des eaux britannique, détenue par un groupe composé de sociétés de capital-investissement et de fonds de pension, est actuellement en débat.

En Europe et ailleurs dans le monde, de nombreux pays et municipalités opèrent un virage à 180 degrés. Entre 2000 et 2015, 235 entreprises de distribution d’eau et de traitement des eaux usées ont regagné le giron municipal. À l’occasion de référendums, de nombreuses villes ont constaté qu’une majorité d’administrés étaient favorables à ces rachats. Comme Berlin, en Allemagne, et Thessalonique, en Grèce, où en 2014, 98 % des habitants ont choisi de ne pas laisser la distribution de l’eau à des investisseurs privés.

En France, le scandale du groupe Nestlé Waters montre les conséquences possibles de l’exploitation privée des eaux « minérales » sur la santé humaine et la transparence de l'information. Selon une enquête menée par plusieurs médias nationaux pendant plus de quinze ans, le groupe a vendu des eaux en bouteille présentées comme « minérales naturelles » alors qu’elles étaient illégalement traitées pour masquer des contaminations (bactéries fécales, pesticides, PFAS) parfois graves. Nestlé a dissimulé ces pratiques et trompé les contrôles sanitaires, sous l’oeil bienveillant de l’Etat, qui a autorisé la commercialisation d’eaux non conformes malgré des alertes dès 2021. En échange d’une amende de 2 millions d’euros pour éviter un procès, Nestlé a pu poursuivre ses ventes, déclenchant un scandale confirmé par une commission d’enquête sénatoriale en 2025. Cette fraude a rapporté plus de 3 milliards d’euros à la multinationale suisse.

Un nombre croissant d’organisations de la société civile militent pour les droits relatifs à l’eau. Le mouvement Blue Community, fondé en 2009, rassemble déjà 210 communautés à travers le monde, soit 25 millions de personnes. Ces villes, municipalités, syndicats, universités et écoles s’engagent à soutenir les trois principes centraux du mouvement : la protection du droit humain à l’eau et à l’assainissement, la préservation ou la restauration de l’eau en tant que bien public et la promotion de l’eau du robinet, bien moins dommageable sur le plan écologique que l’eau en bouteille. La production d’un litre d’eau en bouteille peut nécessiter jusqu’à 4 litres d’eau, du fait des processus d’extraction et de purification, de la fabrication de la bouteille en plastique, de son remplissage et de son transport. De plus, la production de ce litre d’eau émet 202,7 grammes de dioxyde de carbone (CO2) – gaz à effet de serre – contre 0,4 gramme pour un litre d’eau du robinet.

L’histoire de la privatisation de l’eau montre que cette ressource peut être utilisée de façon plus responsable et être distribuée de façon plus égalitaire lorsqu’elle reste dans le domaine public plutôt que d’être confiée à des entreprises privées avides de profit.


Food & Water Watch, National Office, The state of public water in the United States, 2021, p. 8, https://bit.ly/4pJkGfU

Hannah Ritchie et al., Clean Water and Sanitation, 2021. Data adapted from WHO/UNICEF Joint Monitoring Programme for Water Supply, Sanitation and Hygiene (JMP), Share of the population not using an improved water source, https://bit.ly/41akkoN

Stéphane Mandard, Fraude aux eaux minérales : comment l’Elysée et Matignon ont cédé au lobbying de Nestlé malgré les alertes des autorités de santé, Le Monde, 2025, https://urls.fr/AlogpD

Vincent Lucchese, Tout comprendre au scandale des eaux contaminées de Nestlé, Reporterre, 2025, https://urlz.fr/v6Pu