Quels que soient notre âge, notre identité, notre culture ou notre condition sociale, le plastique sculpte nos vies : nous l’utilisons, le touchons, l’inhalons, l’absorbons. Avec quelles conséquences pour notre santé ? L'invisible est-il sans impact ? Peut-on laisser les plastiques infiltrer les moindres interstices de nos maisons, nos environnements, nos corps en toute sérénité ? Les études scientifiques sur ce sujet tentaculaire se multiplient et redoublent d'alertes. Leur accorder un œil objectif et curieux, c'est déjà se préserver et agir.
Comment les imaginaires ont façonné la vision d’un matériau prétendument neutre
Depuis le début de leur fulgurante ascension dans les années 1950, les plastiques sont présentés comme la solution à une vie plus confortable, plus simple, plus moderne.
Les archives de la pétrochimie en témoignent, comme cette campagne de Dow Chemical (géant mondial de la chimie né en 1897 et actif dans la branche plastique depuis 1935) en 1944 : « Votre maison d’après‐guerre sera‐t‐elle faite en plastique ? Votre nouvelle voiture, votre aspirateur, vos peignes, brosses et accessoires de mode vont‐ils rejoindre « l’Ère plastique » ? » « Voici la chimie de l’espoir, un espoir composé d’avancées technologiques ouvrant la voie à de nouveaux et meilleurs modes de vie ».
Il faut dire qu'après avoir largement alimenté l'activité de Dow, la guerre touche à sa fin, l'amenant à rechercher d'autres marchés. Alors les campagnes publicitaires se succèdent et dessinent tout un récit. Le plastique encapsule les médicaments qui « augmentent l’espérance de vie », sert les repas « des bébés et des businessmen », filme les aliments pour les « maintenir frais plus longtemps », allège les tâches domestiques, modernise les foyers. Jouets, voitures, électroménager, vêtements, ustensiles de cuisine,... L’Homme moderne sera plastique ou ne sera pas.
Et pour cause, le matériau est pratique, léger, imperméable, d’une exceptionnelle longévité, économique, résistant aux chocs, à la corrosion, à l’oxygène, aux UV, aux flammes, aux graisses, antidérapant, antistatique, transparent ou coloré, flexible ou solide, isolant thermique et électrique… Ses innombrables propriétés inspirent donc une ribambelle de développements techniques et commerciaux. Roland Barthes en 1957 le qualifie d'ailleurs de matière « miraculeuse » et « alchimique », capable de se transformer à l’infini.
Mais les promesses dépassent le plaidoyer technique. Elles touchent aux aspirations intimes de tout un chacun : une enfance paisible, une réussite sociale, un foyer confortable, de l’hygiène, une bonne santé, de la liberté. À le voir dans les publicités sous forme de tasse léchée par un bébé, de film alimentaire manié par une mère de famille, de jouet manipulé par un enfant, on l’associe volontiers à un rassurant allié du foyer. À le trouver associé à des hommes d’affaires, on le relie à la réussite sociale. À le savoir utilisé par la médecine, on évacue tout soupçon de toxicité. Et les slogans confirment : « Pour les bébés et les hommes d’affaires : il n’est jamais trop tôt pour le Styron ! », « La beauté éternelle est en plastique », « Apporte ce petit plus à l’enfance », « Femmes d’Amérique, déclarez votre indépendance, exigez Tupperware ! », « Avec le nylon, libérez‐vous du temps ».
Quelques décennies plus tard, les fabricants de matières plastiques se montrent toujours aussi enthousiastes: « Toutes les activités humaines sont redevables à ce matériau », écrit Plastics Europe, le représentant des producteurs de matières plastiques, c’est‐à‐dire le lobby du plastique. Et même, ils « contribuent au développement durable ». Dans les couloirs des institutions comme dans les communications grand public, il est vanté pour être l’allié du climat parce qu’il est léger, l’allié de notre santé parce qu’il accompagne les médecins, l’allié de la technique parce qu’il est multifonction, l’allié des plus démunis parce qu’il est économique. Le tout se résume en une formule aussi compacte qu’un bouchon de bouteille plastique : ce serait le matériau du siècle.
Mais nous gravitons dans un cercle vicieux : à force de voir nos quotidiens enveloppés par du plastique, du biberon du bébé aux poches à transfusion sanguine en passant par nos contenants alimentaires, nos protections hygiéniques, les vêtements et revêtements, nous ne questionnons pas son omniprésence, nous trouvons cela normal. Inconsciemment on se dit : il est inoffensif, la preuve, tout le monde mange et boit dedans. Il est inoffensif, la preuve, il nous habille de la tête aux pieds. Il est inoffensif, la preuve, des patients sont perfusés par lui et guéris. Une relation de causalité aussi questionnable que : « Les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons‐nous des lunettes. » (Candide, Voltaire, 1759.)
Si sa pollution commence sérieusement à se savoir, elle reste non seulement sous‐estimée, mais aussi méconnue. L’image d’un matériau neutre et inaltérable persiste. Nos cerveaux autant que nos imaginaires restent imprimés de cette image d'un matériau du quotidien que l’on pourrait toucher, lécher, chauffer, frotter, inviter au creux de notre intimité sans risque.
Alors que ses particules incrustent déjà la terre, la roche, les abysses, les glaciers, face à une perspective de triplement de la production mondiale d'ici 2060, il nous semble urgent de mettre en perspective les récits, de raconter au plus grand nombre ce que l’on nous laisse croire... et la réalité. Notamment : exposer au grand jour sa toxicité pour l'humain et les écosystèmes. Les enjeux ne sont ni plus ni moins que de récupérer de la fertilité, nettoyer les particules plastiques de nos cerveaux, poumons et veines, redonner vie à nos sols et nos océans, laisser les combustibles fossiles sous terre, rétablir une justice environnementale.
Par quels processus les plastiques sont-ils préoccupants pour la santé ?
Si les plastiques alarment aujourd'hui les scientifiques, ce n’est pas par un effet spectaculaire et immédiat, mais par des mécanismes complexes car diffus, continus, souvent invisibles et imprévisibles.
Néanmoins on sait que deux processus principaux les rendent préoccupants : leur fragmentation en micro- et nanoparticules, et la libération de substances chimiques inhérentes à leur composition.
1) La fragmentation : une infiltration invisible
Les plastiques sont infatigables, mais pas inaltérables : « inaltérable » signifie qui ne s’abîme pas, ne subit pas de changement dans sa substance, bref qui garde ses qualités. Le temps le vieillit, l’oxygène l’oxyde, les rayons ultraviolets le dégradent, les frottements l’usent, les courants marins le claquent, les bactéries et autres micro‐organismes le titillent. Et comme rien ne se perd, la matière usée s’en va bien quelque part : c'est la fragmentation du plastique en morceaux toujours plus petits, jusqu'à une taille nanométrique.
Cette érosion se produit tout au long de son existence : dès sa fabrication, pendant son utilisation et jusqu’à la fin de sa vie, lorsqu’il est enfoui en décharge ou échoué dans l’environnement.
Par exemple, des dizaines d'études montrent l'omniprésence de particules dans l'eau des bouteilles plastiques. L'une d'elles, menée en 2024 par l’université de Columbia sur des bouteilles de trois marques populaires vendues en supermarché, a recensé 240 000 particules plastiques par bouteille, dont 90 % de nanoplastiques, une partie provenant de la phase d'embouteillage. De nombreux autres travaux pointent la migration lors de l'utilisation des bouteilles.
Autre exemple : les pelouses synthétiques, prisées pour leur résistance et l’absence d’entretien. Elles aussi émettent inévitablement des particules : les frottements et les UV dégradent les brins faits en polyéthylène, polypropylène ou polyamide et les granulés de caoutchouc les entourant – souvent issus de pneus usés –.
Même principe avec les pneus de nos voitures : en roulant, ils s’usent. La preuve, entre un pneu neuf et un pneu usé, il y a deux kilos de moins. 80% vont dans les sols, 20% dans les eaux. Et au-delà de la quantité disséminée, leur composition préoccupe: l'association Agir pour l'environnement, en analysant la composition chimique de 6 grandes marques, a mis en évidence fin 2025 la présence de plus de 1 900 molécules, dont 785 à risque pour la santé ou l’environnement. Parmi lesquelles 112 molécules cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques.
Fragmentation massive encore lors de nos lessives : chaque cycle déshabille les vêtements d’une partie de leurs fibres, lesquelles filent alors par millions dans les tuyaux, faisant du textile l’une des principales sources de microplastiques en milieu marin, puisque 70 % de la production mondiale se tisse de fibres synthétiques.
Et le phénomène sévit à nouveau lorsque les plastiques deviennent déchets. Exposés aux rayons UV, à l’oxydation et aux micro-organismes, les polymères voient leurs chaînes se scinder, ouvrant la voie à une fragmentation accélérée.
Bref dans « utiliSER », il y a bien « USER » : tout plastique s’use, et cette usure finit toujours quelque part.
De plus, à cette fragmentation dite secondaire s’ajoutent les microplastiques primaires, volontairement intégrés dès la conception : microbilles de cosmétiques, granulés industriels servant de matière première, fibres et films utilisés dans de nombreux produits du quotidien. Invisibles à l’œil nu, mais omniprésents.
2) La libération d’additifs : une échappée chimique permanente
Pour compléter l’infiltration aussi invisible que tentaculaire, la fragmentation s’accompagne d’une libération d’additifs. Car les polymères s’allient à des substances chimiques telles que plastifiants, charges, pigments et colorants, solvants, stabilisants, antioxydants, ignifugeants, lubrifiants, fongicides, antistatiques. Celles‐ci n’étant pas chimiquement liées aux polymères, elles ne sont pas stables, ce qui leur permet de s’en détacher et d’aller... partout.
À cela s’ajoutent les NIAS, substances non intentionnellement ajoutées issues des procédés de fabrication, des impuretés ou des réactions chimiques secondaires.
Ainsi recense-t-on aujourd’hui plus de 16 000 additifs. Avec, pour 10 000 d’entre eux, une insuffisance ou absence de données sur leur identité, leurs usages et/ou leurs effets sanitaires. Et plus de 4 000 sont déjà classés comme dangereux pour la santé humaine ou l’environnement.
Nous évoluons donc dans une échappée chimique permanente, invisible et imbibant tous les milieux : l’air de nos maisons, de nos voitures et de nos montagnes, l’eau potable, les sols agricoles… et nos corps.
Quelles conséquences potentielles sur la santé ?
Les micro- et nanoparticules plastiques ne restent pas en surface de nos vies : elles pénètrent les organismes, y circulent, s’y accumulent. On les retrouve donc aujourd’hui dans le sang, les poumons, le foie, les reins, le cœur, le cerveau, les os, le système digestif, le système nerveux, le système urinaire, le placenta, les testicules, le sperme,... Le corollaire : avec l’âge, le nombre de particules de plastiques augmente.
En 2025, une étude sur 52 échantillons de cerveaux publiée dans Nature Medecine a mis en évidence la lobotomisation en cours : entre 2016 et 2024, le nombre de microplastiques dans le cerveau a bondi de 50%. D’autres travaux associent la présence de microplastiques dans le sang à un risque cardiovasculaire multiplié par quatre. En effet, transportées par la circulation sanguine, ces particules peuvent envahir différents tissus et perturber les mécanismes de communication cellulaire, notamment au sein du système immunitaire.
Aux effets mécaniques s’ajoutent les réactions chimiques. De nombreux additifs utilisés par les plastiques sont des perturbateurs endocriniens, capables d’interférer avec le système hormonal, et avec qui la dose ne fait pas le poison : une dose infime peut suffire à provoquer des dégâts. Parmi eux, les phtalates, le bisphénol A, le trioxyde d’antimoine ou encore les PFAS. Or y sont associés des troubles de la reproduction, du métabolisme, du développement neurologique et à certaines maladies chroniques.
Et leur présence dans la population n'est pas un épiphénomène. En France, l’étude Esteban menée sur 1 400 personnes de 6 à 74 ans, a montré en 2019 la présence de métabolites de phtalates chez la quasi-totalité des adultes et des enfants. Or une exposition prénatale à ces substances est associée à des troubles cognitifs, de l’attention et du comportement.
Également, les plastiques agissent en cheval de Troie : au gré de leur parcours, leurs morceaux absorbent des contaminants rencontrés en chemin, tels que les polluants organiques persistants. Ceux-ci passent alors des barrières biologiques qu’ils ne pourraient normalement pas franchir.
Dans le cas du placenta, pourtant conçu comme un rempart protecteur, la contamination est particulièrement problématique. D'une part car il est supposé assurer les échanges entre le fœtus et sa mère, tant pour apporter l’oxygène et les nutriments de la mère à l’enfant que pour éliminer les déchets du fœtus vers la mère. D'autre part car il doit faire barrière et retenir mécaniquement les particules étrangères. Alors si la barrière comporte des failles, c’est le bon développement du fœtus qui est mis en jeu : les mille premiers jours de la vie constituent une période de vulnérabilité extrême, durant laquelle l’organisme ne dispose pas encore de toutes les capacités nécessaires pour métaboliser et éliminer les substances chimiques. Or 100% des placentas analysés dans différentes études et divers pays contiennent des microplastiques – et donc les contaminants venant avec.
Le prix n'est pas le coût
Outre le lourd prix payé par nos santés, il y a le coût financier en résultant. Notamment, il faut soigner les pathologies ou pallier les incapacités à travailler entraînées par le plastique.
Ne serait‐ce qu’en prenant les effets sur nos organismes de trois substances chimiques majeures associées aux plastiques, c’est en centaines de milliards de dollars que la facture s’énonce chaque année et rien qu’aux États‐Unis :
L’exposition prénatale aux retardateurs de flamme PBDE, associée à une baisse des performances cognitives, est estimée à 200 milliards de dollars pour 2010.
L’exposition au bisphénol A, par son augmentation des maladies cardiaques et accidents vasculaires cérébraux (synonymes de perte de productivité), pèse 228 milliards.
L’exposition au phtalate DEHP, qui provoquerait 40 000 décès par an, coûte 245 milliards.
Ces chiffres montrent que le plastique ne coûte pas « pas cher », il coûte inacceptablement cher.
Réapprenons à vivre
Le plastique, ce « poison si pratique », est bien portant. Nous, moins. À l’heure où 6 des 9 limites planétaires sont dépassées, notamment celle de la pollution chimique, il devient urgent de repenser notre relation à ce matériau et de voir son invisible pollution nous contaminer, nous et les générations suivantes.
Cela commence par lire des synthèses de travaux scientifiques indépendants comme ici, se poursuit en partageant l'information, et surtout en voyant tout ce que nous y gagnons : une vie plus durable et plus fertile.
Les mots de Françoise Sagan accompagneront gaiment ce changement : « Il n’y a pas d’âge pour réapprendre à vivre. On dirait même qu’on ne fait que ça, toute sa vie. Repartir, recommencer, respirer : comme si l’on n’apprenait jamais rien sur l’existence, sauf, parfois, une caractéristique de soi‐même. »
Le plastique constitue un formidable terrain pour apprendre sur soi et sur la vie que l’on veut. Réapprenons à vivre... sans lui.