Montagne : des neiges pas si éternelles

Atlas de l'eau 2026

Cascades, torrents, rivières, ruisseaux, lacs, neige, glace : en montagne, l’eau est partout, sous toutes ses formes. Pendant longtemps, on a considéré que les montagnes ne manqueraient jamais d’eau, que celle-ci était inépuisable. Avec le réchauffement climatique et les perturbations du cycle de l’eau, cette croyance est mise à rude épreuve.

L’eau est indispensable pour toutes les activités en montagne. Il est vital de prendre des mesures pour préserver l’eau et ce milieu résilient mais menacé.
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L’eau est indispensable pour toutes les activités en montagne. Il est vital de prendre des mesures pour préserver l’eau et ce milieu résilient mais menacé.

L’eau en montagne permet l'existence d'habitats naturels très riches comme les lacs d'altitude et les tourbières. Elle a permis aux populations humaines de s'installer durablement en montagne en y développant des activités de subsistance : le pastoralisme, l'agriculture, la sylviculture puis une économie florissante (hydroélectricité, papeterie, électrochimie, électrométallurgie, thermalisme, sports d'hiver et d'eau vive, production d'eau potable...).

Les manuels scolaires évoquaient les « neiges éternelles », les glaciers semblaient inébranlables et l’essor des sports d’hiver partageait l’imaginaire d’une montagne enneigée. Mais aujourd’hui, l’eau est source d’inquiétude, voire de tensions, du fait de la perturbation de son cycle par les activités humaines et les effets du dérèglement climatique.

Les territoires de montagne sont en première ligne : en altitude la température augmente plus vite qu’ailleurs. Dans les Alpes et les Pyrénées françaises, elle a augmenté de +2°C au cours du XXe siècle, contre +1,4°C dans le reste de la France. Ce réchauffement menace directement nos « châteaux d’eau d’Europe » – glaciers et grandes réserves de neige stockant naturellement l’eau l’hiver en altitude, pour la faire ruisseler dans nos vallées à la belle saison.

Partout dans le monde, les glaciers fondent à une vitesse spectaculaire, menaçant la biodiversité, nos ressources en eau et notre sécurité. Depuis 1850, les glaciers alpins ont perdu 70 % de leur volume, et la tendance s’accélère. Le glacier de la Grande-Motte à Tignes (Savoie), emblème du ski “4 saisons” en France, a perdu 2/3 de son volume depuis 1998 et aura disparu d’ici 2090 – voire 2060, selon le scénario le plus pessimiste. Dans les Pyrénées, les 17 glaciers restants disparaîtront d’ici 10 ans. Pierre René, glaciologue, en recensait 44 en 2000... La fonte progressive des glaciers alimentait les bassins versants en régulant le débit d’eau toute l’année ; leur disparation menace nos réserves d’eau douce, limite la quantité d’eau consommable et interroge la gouvernance locale de l’eau.

La disparition des glaciers est un choc culturel, sensible. L’humanité prend conscience que son mode de vie carboné détruit en quelques décennies des géants de glace vieux de plusieurs siècles. La Mer de Glace, plus grand glacier français, est ainsi devenue l’emblème des effets de l’Anthropocène.

La neige disparaît progressivement de nos versants. Depuis quelques décennies, on observe une diminution de l’eau stockée sous forme de neige au milieu du printemps dans tous les massifs français de haute montagne. Pour cause, le nombre de jours de gel a fortement diminué, l’ensoleillement a augmenté de 20 % depuis les années 1980, et la limite neige/pluie ne cesse de s’élever avec une succession de records d’isothermes 0° en altitude : le 27 décembre 2024 dans le massif de Belledonne, les températures étaient positives jusqu’à 3400 m d’altitude. À basse et moyenne altitude, il pleut désormais plus qu’il ne neige en hiver et la neige fond plus vite. La diminution du manteau neigeux en montagne est brutale et visible à l’oeil nu. Depuis 50 ans, les Alpes ont perdu près d’un mois d’enneigement, impactant très fortement les écosystèmes naturels et les activités humaines.

La fonte des glaciers s’accélère, conséquence du réchauffement climatique et de l’activité humaine, avec un impact énorme sur notre planète et ses habitants.
La fonte des glaciers s’accélère, conséquence du réchauffement climatique et de l’activité humaine, avec un impact énorme sur notre planète et ses habitants.

 

L’eau est indispensable à nombre d’activités économiques en montagne : tourisme, agriculture, production d’électricité... Sa raréfaction bouleverse les modèles économiques et crée des tensions. Dans les villages de bassins versants et au-delà, se joue une recherche d’équilibre entre trois enjeux majeurs et pas si aisément réconciliables : la préservation des milieux aquatiques et de la biodiversité, la garantie de répondre aux besoins humains fondamentaux et l’économie du territoire.

L’économie du ski incarne ces conflits d’usage et la difficulté de passer de la gouvernance de l’abondance à celle de la rareté. La réduction du manteau neigeux conduit les stations de montagne à recourir à la neige artificielle pour maintenir leurs activités. 40 % des pistes françaises sont équipées d’enneigeurs et chaque saison, 25 millions de m3 d’eau sont transformés en neige (soit 150 millions de baignoires). En 2023, une étude internationale publiée dans Nature Climate Change a analysé le dérèglement climatique dans plus de 2 230 stations réparties sur 18 massifs et 28 pays européens. Sans production de neige, à +2 °C, 53 % des stations seraient menacées, elles seraient 98 % à +4°C. Par contre, avec 50 % des pistes équipées de canons à neige, ces chiffres baisseraient à 27 % et 71 %. Pour faire perdurer leur modèle économique, les stations de ski investissent en mettant plus de canons à neige et en construisant des retenues collinaires pour stocker l’eau nécessaire en altitude. La production de neige artificielle est coûteuse pour les stations et soutenue par l’argent public : sur la période 2017-2023, 45 millions d’euros par an ont été investis en moyenne sur ces installations, soit 13,6 % du montant total des investissements.

Adaptation court-termiste, voire mal-adaptation dans certains territoires, cet investissement conséquent dans l’enneigement artificiel est en contradiction avec les enjeux de préservation des milieux et de la biodiversité. L’interdiction par le tribunal administratif de Grenoble le 23 juillet 2025 du projet de construction de la retenue collinaire de Beauregard (Clusaz, Haute-Savoie) met fin à des années de mobilisations citoyennes et associatives pour la préservation de la biodiversité et des biens communs. Le projet, lancé en 2018, prévoyait de créer une retenue collinaire de 150 000 m3 d’eau sur une commune qui en compte déjà 4, pour maintenir l’enneigement du domaine skiable, entre 1100 m et 2600 m d’altitude. Le juge administratif a annulé l’autorisation environnementale de la préfecture pour « le défrichement, la destruction des espèces et le captage d’eau » sur la zone, préservant ainsi 8 hectares d’habitats naturels et 55 espèces protégées. 

Si l’économie du ski cristallise les tensions autour de la neige artificielle et de l’utilisation d’eau associée, c’est l’ensemble des usages qui est menacé. La baisse du débit des cours d’eau réduit l’alimentation des barrages et la production hydroélectrique, qui contribue à 14 % de l’énergie produite en France. Les alpages s’assèchent, fragilisant les ressources fourragères et l’abreuvement des troupeaux. Les forêts dépérissent, notamment du fait des ravages du scolyte, coléoptère pondant sous l’écorce des arbres affaiblis et provoquant leur mort par blocage de la sève, et sont de plus en plus soumises aux incendies.

Le manque d’eau met en détresse la biodiversité montagnarde. Chamois et bouquetins montent en altitude en quête de fraîcheur. Les mares de têtards s’assèchent, empêchant la reproduction et la vie des batraciens. La disparition progressive du manteau neigeux détruit les habitats naturels du lièvre variable, du tétra-lyre et du lagopède alpin…

Face à ces situations anxiogènes, de nouvelles manières de vivre avec le grand cycle de l’eau sont à inventer. Il faut faire face à des périodes de manque d’eau ou de « trop-plein », causant des catastrophes naturelles comme à Blatten (Suisse) ou dans la vallée du Vénéon en Isère. Nous devons sortir de l’idée de « gérer » une ressource consommable et exploitable, pour chercher à comprendre et respecter un grand cycle naturel afin de mieux vivre avec lui malgré les perturbations. 


Météo France, https://meteofrance.fr/

Ministère de la transition écologique et des territoires, Centre de ressources pour l'adaptation au changement climatique, https://urls.fr/PVeHXB

Christian Vincent et al., Strong changes in englacial temperatures
despite insignificant changes in ice thickness at Dôme du Goûter glacier (Mont Blanc area), The Cryosphere, 14, 2020, pp. 925-934, https://urls.fr/p5D1o3

Compagnie des Alpes, Document d'enregistrement universel, 2021, https://urls.fr/orXg9j.

National Centre for Climate Services (NCSS), Utilisation de l’eau, 2021, https://urls.fr/LtVDHd.

Mountain Wilderness France, L’eau en montagne, https://urls.fr/nprRz_.

Hugues François et al., Climate change exacerbates snow-water- energy challenges for European ski tourism, Nature Climate Change, 2023, https://urls.fr/EZO7yA