Des fermes aux usines en passant par les smartphones et les éviers des cuisines, la consommation et la demande mondiales d’eau sont en hausse, stimulées par l’agriculture et l’industrie. Parallèlement, les réserves diminuent, un phénomène aggravé par la crise climatique, la surconsommation et l’accès inégalitaire à cette ressource. Sa gestion efficace, juste et durable est une urgence absolue au niveau mondial.
L’eau douce est l’une des ressources naturelles les plus importantes sur terre, mais elle est de plus en plus sous tension. Aujourd’hui, la quantité totale d’eau puisée dans les cours d’eau, lacs, réservoirs et aquifères dépasse 4 000 kilomètres cubes par an. Selon les Nations unies, la consommation mondiale a été multipliée par six au cours du siècle dernier, du fait à la fois de la croissance démographique, de l’expansion agricole, de l’industrialisation et de l’urbanisation. Si les prélèvements d’eau stagnent dans les pays à revenu élevé, principalement grâce aux gains d’efficacité, la demande continue d’augmenter dans les économies émergentes. Cela signifie qu’elle devrait poursuivre sa hausse d’encore 20 % à 30 % d’ici 2050, avec, en tête des plus gros consommateurs, les villes, la production énergétique et l’industrie manufacturière. La crise climatique, la pollution et la surconsommation entament les ressources disponibles dans de nombreuses régions. On se repose souvent sur les réserves souterraines pour assurer l’approvisionnement, mais celles-ci s’amenuisent plus vite qu’elles ne peuvent se reconstituer, notamment en Inde, en Chine, au Pakistan et dans l’ouest des États-Unis. D’autres pays devraient venir gonfler les rangs des nations en stress hydrique, à moins qu’une gestion prudente ne soit mise en place. L’avenir de l’eau douce dépend non seulement des quantités utilisées, mais aussi de sa répartition et de sa gestion entre différents secteurs concurrents.
Avec près de 70 % des prélèvements d’eau douce, l’agriculture arrive en tête du classement mondial. Toutefois, l’industrie est elle aussi un secteur exigeant en eau qui peut exercer localement d’intenses pressions sur les réserves. Elle totalise environ 19 % des prélèvements, contre 11 % pour les ménages, des chiffres qui varient sensiblement d’un pays à l’autre.
Dans les pays à revenu élevé comme l’Allemagne ou le Canada, l’industrie représente la majeure partie de la consommation nationale. En fonction des pays, les secteurs gourmands en eau peuvent être la production d’électricité thermique (qui utilise l’eau dans les circuits de refroidissement, principalement), l’extraction minière, la chimie, la métallurgie et le textile. La fabrication de l’acier, le raffinage du pétrole et le traitement des pâtes à papier nécessitent aussi des quantités importantes d’eau. L’industrie électronique et des semi-conducteurs utilise quant à elle de l’eau ultrapure au cours de ses processus de fabrication.
Bien que l’industrie réutilise ou recycle davantage l’eau que le secteur agricole, le rejet d’une eau chauffée ou polluée peut avoir de graves conséquences sur l’environnement. Il arrive donc que ce secteur ait un impact plus important par unité d’eau prélevée, surtout sur les écosystèmes déjà en situation de stress. On pense souvent à l’eau en tant que boisson ou en tant que ressource pour la cuisine ou l’agriculture, mais la fabrication des objets de notre vie quotidienne nécessite elle aussi des quantités d’eau colossales. Ce que l’on appelle l’eau cachée ou virtuelle est présente dans les produits que nous portons, utilisons, puis jetons, souvent sans prendre la mesure de leur impact environnemental. Les produits en papier, en plastique ou encore électroniques ont une empreinte eau importante. Ainsi, la fabrication d’un smartphone peut nécessiter jusqu’à 12 000 litres d’eau, celle-ci étant nécessaire au moment de l’extraction des métaux rares, de l’assemblage des composants, et du refroidissement pendant la fabrication. De même, un ordinateur portable peut engloutir des dizaines de milliers de litres d’eau, notamment pour la fabrication des circuits intégrés, qui réclame de grandes quantités d’eau ultrapure. L’industrie textile et de la mode est un autre secteur très consommateur d’eau. La fabrication de tissus synthétiques comme le polyester passe par des processus chimiques très intensifs en eau, tandis que la teinture et l’apprêtage peuvent être polluants si les eaux usées ne sont pas traitées. Une paire de chaussures en cuir nécessite des milliers de litres d’eau, principalement lors du tannage et du traitement. Même la production d’une feuille de papier nécessite environ 10 litres d’eau. Cette consommation d’eau intervient souvent loin de l’endroit où les produits sont vendus, d’où l’importance, dans notre monde où l’eau se raréfie, d’une consommation consciente et de procédés de fabrication durables.
Parallèlement à la crise climatique qui modifie le régime des précipitations et rend les sécheresses plus fréquentes, les conflits autour du partage de l’eau se multiplient. Lorsque cette ressource se raréfie, qui est prioritaire ? Les exploitations agricoles, les usines ou les ménages ? Dans la plupart des pays, ce sont généralement les ménages et les services essentiels, comme les hôpitaux et les écoles. Mais dans les faits, la situation peut se compliquer. En Inde, certaines régions détournent l’eau de l’agriculture pour répondre à la demande des centres urbains en période de sécheresse. À l’inverse, certaines zones de Californie donnent l’avantage à des cultures à haute valeur commerciale comme les amandes, y compris pendant les périodes de grande pénurie d’eau, suscitant des débats sur la nature des droits relatifs à l’eau : doivent-ils être publics ou privés ?
En 2018, à cause de la sécheresse et d’une gestion défaillante, la ville du Cap, en Afrique du Sud, a évité de peu le « jour zéro », c’est-à-dire l’épuisement de toutes ses réserves en eau. Un rationnement d’urgence a dû être mis en place, imposant à chaque habitant une consommation maximale de 50 litres d’eau par jour. Les industries et les parcours de golf se sont retrouvés au centre de l’attention du fait de leur consommation d’eau. Des tensions du même ordre sont survenues dans les régions minières du Chili et les vallées agricoles d’Espagne, ainsi qu’en Jordanie, autour de la répartition de l’eau entre urbains et ruraux.
Il n’y a pas une seule et unique réponse à ce problème, et la difficulté réside dans l’équilibre à trouver entre besoins sociaux, économiques et écologiques, a fortiori face à une crise climatique qui rend l’avenir de l’approvisionnement en eau difficile à prévoir. Une gouvernance transparente, un cadre juridique solide et des plans inclusifs d’utilisation de l’eau seront indispensables pour des politiques équitables et durables.
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