L’Espagne est le jardin potager de l’Europe. Mais ce pays montre aussi combien des cultures industrielles tournées vers l’exportation sont synonymes de stress et de pollution hydriques et accélèrent la disparition des espèces. Pour remédier à cette situation, le système alimentaire doit être repensé afin de devenir durable.
Officiellement, l’Espagne compte plus de 4 millions d’hectares de surfaces irriguées. Mais le chiffre réel est sans doute bien plus élevé : on estime en effet que plus d’un million d’hectares supplémentaires sont irrigués de façon illégale. Ces quantités colossales d’eau utilisées en agriculture ont des conséquences extrêmement néfastes sur les écosystèmes. Le parc national de Doñana, en Andalousie, en est l’illustration parfaite : ce site, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco pour ses rares populations d’oiseaux d’eau, de flamants et de hérons, était autrefois considéré comme l’une des zones humides les plus importantes et riches d’Europe. Mais la dérivation de l’eau vers les plantations de fraises voisines et le développement des infrastructures touristiques ont presque complètement asséché cette zone fragile. Ces dernières années, le parc a enregistré le plus gros déclin d’espèces de son histoire : rien qu’entre 2020 et 2021, le nombre d’oiseaux est passé de 470 000 à seulement 87 500.
Toujours en Andalousie, les serres d’Almería, qui s’alignent sur plus de 30 000 hectares, sont utilisées de façon intensive pour cultiver des légumes, principalement au moyen d’eau souterraine. Cette extraction entraîne chaque année un déficit hydrique de 170 millions de mètres cubes. La région se situant à proximité de la Méditerranée, cette surconsommation non durable fait que l’eau de mer s’infiltre dans les nappes phréatiques et rend l’eau douce impropre à la consommation et à l’agriculture. En conséquence, de nombreuses provinces espagnoles sont devenues dépendantes de sources d’eau extérieures ou d’usines de dessalement coûteuses. L’usine d’Almería, située à Carboneras, a une capacité de production de 42 millions de mètres cubes d’eau par an, ce qui en fait la deuxième plus importante d’Europe. Elle consomme énormément d’énergie et rejette des quantités gigantesques de gaz à effet de serre.
Non seulement l’agriculture industrielle est gourmande en eau, mais elle entraîne aussi sa salinisation et sa pollution. En Espagne, 11 % des eaux de surface et 37 % des eaux souterraines affichent des concentrations en nitrates supérieures aux normes environnementales européennes en vigueur. En 2024, la Cour de justice de l’Union européenne a d’ailleurs épinglé le pays pour s’être soustrait, dans 8 de ses communautés autonomes, à ses obligations en matière de protection de l’eau vis-à-vis de la pollution aux nitrates issue de sources agricoles.
Le cas le plus emblématique de pollution de l’eau est celui de la lagune de la mer Mineure (Mar Menor), dans la province de Murcie. Plus grande lagune d’eau salée d’Europe, son eau riche en sel et pauvre en nutriments en fait un écosystème unique. Mais elle traverse depuis des années différentes crises environnementales qui sont majoritairement dues aux grandes quantités de substances nutritives qu’elle reçoit des terres agricoles voisines, fortement irriguées et amendées à coups de quantités excessives d’engrais. Cette situation s’est traduite pendant plusieurs années de suite par une baisse spectaculaire des espèces indigènes. 80 % des prairies sous-marines ont ainsi disparu pendant la seule année 2016.
De nombreuses masses d’eau espagnoles sont fortement polluées par les pesticides. Les valeurs limites pour l’eau potable étaient dépassées dans 54 % des stations de mesure des eaux de surface. Les analyses montrent que dans les trois quarts des cas, le glyphosate (herbicide) et son produit de dégradation, l’AMPA, étaient les principaux responsables. Ce sont surtout les travailleurs migrants qui sont susceptibles d’entrer en contact avec ces substances toxiques dans l’agriculture industrielle – des personnes qui, par ailleurs, sont souvent payées sensiblement moins que le salaire minimum, subissent des conditions de travail précaires et ne bénéficient pas de normes suffisantes en matière de santé et de sécurité. En 2022, dans la région maraîchère d’Almería, quelque 3370 personnes vivaient dans des taudis dépourvus d’approvisionnement en eau potable et non raccordés au réseau d’assainissement ou au réseau électrique.
L’état catastrophique des eaux de surface et souterraines dans le sud de l’Espagne montre clairement que l’agriculture industrielle approche du point de rupture. Certes, des mesures ont été mises en oeuvre ces dernières décennies pour améliorer l’efficacité de ce modèle – irrigation goutte à goutte ou usage accru de produits phytosanitaires biologiques. Mais estimer que le progrès technique apportera à lui seul la solution, c’est négliger le fait que la crise actuelle s’enracine dans des modèles agricoles qui visent des profits rapides à destination d’un petit nombre de personnes. La résolution de cette crise passera obligatoirement par un changement radical de paradigme. Ainsi, les coopératives qui mettent les terres agricoles à la portée des petites entreprises doivent être renforcées. Les agriculteurs doivent pouvoir s’éloigner plus facilement d’une approche uniquement centrée sur les exportations. Des circuits de commercialisation plus courts permettraient de garantir des prix plus justes pour les produits agricoles. Les détaillants des pays importateurs ont eux aussi leur part de responsabilité et doivent être surveillés de plus près afin que les normes environnementales européennes soient respectées. Les changements à apporter à notre système alimentaire ne seront pas bénéfiques aux seuls agriculteurs, ils le seront à nous tous, car ils auront des répercussions directes sur la nourriture que nous mangerons, l’eau que nous boirons, le climat et les zones rurales.
Michael A Clark et al., Multiple health and environmental impacts of foods, PNAS, Proceedings of the National Academy of sciences of the United States of America, Volume 116, 2019, https://bit.ly/40YTksa.
Ministerio para la Transición Ecológica y el Reto Demográfico (Miteco), La reserva hídrica española se encuentra al 50,9 % de su capacidad, https://bit.ly/3V9OGUh.
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Susannah Savage, Financial Times, Climate change is pushing up food prices — and worrying central banks, 2024, https://bit.ly/4gw0ry3.