Face la raréfaction de l’eau et à la pollution qui s’aggrave en Colombie, la gestion communautaire apporte une solution : elle permet aux communautés de prendre le contrôle de leur eau, de décider collectivement et de privilégier la durabilité et l’équité. Cette alternative démocratique pourrait-elle résoudre les défis posés par l’eau à l’échelle mondiale ?
Grâce à sa position géographique, à sa topographie et à ses zones climatiques variées, la Colombie est l’un des pays les plus pluvieux au monde. Toutefois, plus de 3,2 millions d’habitants des zones rurales n’ont pas accès à une eau potable saine. Au cours des 170 dernières années, les glaciers du pays ont perdu 90 % de leur surface et des pans entiers des páramos, ces formations végétales d’altitude, ont disparu du fait de la crise climatique et du développement des activités minières et énergétiques dans ces régions à forte valeur écologique. Cette situation est très préoccupante, car les glaciers et les écosystèmes des páramos stockent l’eau et régulent son cycle ; ils jouent donc un rôle clé dans l’approvisionnement en eau des populations qui vivent en contrebas.
En Colombie, l’eau est souvent soit rare, soit polluée. Plusieurs grands cours d’eau sont très dégradés. La rivière Bogotá est fortement contaminée par les eaux usées, le fleuve Atrato est pollué par l’orpaillage illégal, et la rivière Medellín contient quantités d’effluents industriels. Quant au fleuve Magdalena, le plus important du pays, et aux affluents de l’Amazone et de l’Orénoque, qui fournissent en eau les populations les plus vulnérables de Colombie, ils sont eux aussi victimes d’une mauvaise gestion.
L’approche des autorités colombiennes en matière d’accès à l’eau est avant tout économique. Les opérateurs de service public sont tenus de couvrir leurs coûts par le biais de la tarification et de privilégier la rentabilité. Leurs relations avec les usagers prennent la forme d’arrangements commerciaux ; l’accès à l’eau n’est donc pas considéré comme un droit, alors qu’il est reconnu comme tel dans la Constitution du pays.
La gestion communautaire offre une alternative. Avec ce modèle, les communautés locales jouent un rôle central dans la gestion de l’eau, prennent les décisions et garantissent l’approvisionnement en eau. Ces tâches sont généralement confiées à des comités villageois ou à des associations d’usagers, qui sont indépendants de l’État et des fournisseurs privés. Ces structures se réunissent en assemblées ouvertes lors desquelles les participants prennent ensemble les décisions. Ils dégagent les priorités, s’accordent pour réglementer l’utilisation de l’eau, fixent des tarifs basés sur le principe de la solidarité et organisent l’entretien et la protection des infrastructures. Ce modèle met l’accent sur le savoir local, sur la confiance et à la responsabilité. Il place souvent la gestion de l’environnement au cœur de ses principes.
Dans le district rural d’Usme, à Bogota, plusieurs systèmes communautaires d’approvisionnement hydrique sont gérés par des associations de résidents. Celles-ci assurent un accès équitable et continu à l’eau grâce au bénévolat, au partage des responsabilités et à une gouvernance démocratique. Les décisions se prennent lors d’assemblées générales, et l’essentiel de l’entretien des infrastructures est réalisé grâce à des travaux collectifs appelés mingas. Ces initiatives communautaires existent partout dans le pays. Constituées en réseau, elles s’entraident grâce au partage de connaissances, à l’assistance juridique et au plaidoyer au niveau national.
Ce modèle bénéficie principalement aux populations rurales et périurbaines qui sont souvent exclues des services d’approvisionnement en eau classiques. La gestion communautaire garantit l’accès à l’eau dans des zones où les opérateurs privés usent de leur pouvoir pour accaparer les terres et faire des profits, et où l’État a toujours été défaillant en matière de services publics. Ces structures ne se contentent pas de fournir de l’eau. Elles renforcent le pouvoir des communautés et leur autonomie, développent la cohésion sociale, défendent la propriété collective face à ceux qui cherchent à s’enrichir et encouragent une utilisation durable de l’eau.
Les animateurs communautaires se sont engagés dans la defense de l’environnement face aux industries extractives. À Tasco, une ville du département de Boyacá, dans le centre de la Colombie, plusieurs groupes sont parvenus à stopper l’expansion de l’exploitation du charbon. Ils réclament maintenant des compensations pour les dégâts environnementaux causés par la mine. Le réseau national des aqueducs communautaires, organisme qui défend depuis près de 20 ans la gestion collective de l’eau, joue un rôle moteur dans le combat pour une politique publique et juridique de protection de l'eau en tant que bien commun.
Les animateurs communautaires ont renforcé leur collaboration et développé une stratégie commune. Dans leur mandat relatif à l’eau, ils appellent à ce que celle-ci soit considérée comme un bien commun. Ils prônent une gouvernance démocratique des communs et une gestion holistique et de long terme de l’eau. Ils plaident pour que le gouvernement reconnaisse l’autonomie des communautés, qu’il les soutienne, les respecte et facilite les investissements et le transfert de technologie.
Ce mandat s’appuie sur quatre grands principes. Premièrement, il remet en question l'idée que les droits humains sont neutres ou déconnectés de la gouvernance de l’eau. Deuxièmement, il appelle à l’abandon d’une approche fragmentée et sectorielle de l’approvisionnement en eau et de la gestion environnementale. Troisièmement, il soutient la redémocratisation de la gouvernance de l’eau, garante des droits fondamentaux. Enfin, il affirme le droit des communautés à gérer l’eau sur leur territoire et à l’utiliser pour satisfaire leurs besoins élémentaires. Ces principes font ainsi de la gouvernance communautaire de l’eau, une alternative crédible aux modèles mercantiles, qui donne la priorité à l’équité, à la participation et à la durabilité.
Adam Williams, Mexico’s Water Crisis Is Spilling Over Into Politics, Americas Quarterly (AQ), 2023, https://bit.ly/46wM201.
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Carolina Rodriguez et al., Water Context in Latin America and the Caribbean, Water, 14, 2022, https://bit.ly/3KgjksB.