Solutions : l'eau aussi se cultive

Atlas de l'eau 2026

Rendre la terre à la nature et pratiquer une agriculture qui restaure les sols permet de créer des paysages adaptés au climat qui absorbent l'eau et stockent le carbone. Cela contribue à lutter contre les sécheresses et les inondations, à stimuler la biodiversité et à refroidir le climat. Enfin, cela entretient, localement et plus globalement, le cycle de l’eau indispensable à la vie sur Terre.

Les plaines inondables proches de leur état naturel favorisent la biodiversité, contribuent à atténuer les effets du changement climatique, offrent une protection contre les inondations et constituent des lieux récréatifs appréciés.
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Les plaines inondables proches de leur état naturel favorisent la biodiversité, contribuent à atténuer les effets du changement climatique, offrent une protection contre les inondations et constituent des lieux récréatifs appréciés.

Imaginons que la Terre soit un gigantesque être vivant, que ses cours d’eau et ses eaux souterraines soient ses veines et ses artères et qu’ils régulent son métabolisme. Le sol est sa peau. Les arbres et autres végétaux sont ses glandes chargées de réguler la transpiration : ils évapotranspirent l’eau, ce qui refroidit la surface du sol. Mais ce cycle est aujourd'hui perturbé par la destruction des paysages. La déforestation, les monocultures, l’appauvrissement des sols, la régulation de l’écoulement fluvial et la dégradation des tourbières nuisent à la fertilité des terres et à la végétation naturelle. Les spécialistes du climat tirent depuis longtemps la sonnette d’alarme au sujet du dépassement des points de bascule au niveau mondial. Or la perturbation du cycle de l’eau, conséquence de la dégradation des sols et de la disparition de la végétation naturelle, pourrait constituer un point de bascule et se traduire par des dégâts irréversibles sur les processus vitaux qui couvrent de végétation une grande partie de la planète et la rendent habitable.

Il est possible de ne pas en arriver là en prenant des mesures drastiques. Des sols davantage couverts de végétation et riches en humus, donc plus fertiles, permettraient de refroidir et de revitaliser des paysages entiers. L’eau peut littéralement être cultivée. Les végétaux en sont majoritairement constitués et leurs feuilles évapotranspirent de grandes quantités d’humidité qui participent au cycle de l'eau. L’été, un grand arbre évapotranspire en une journée plusieurs centaines de litres d’eau, ce qui génère un refroidissement par évaporation équivalent à deux climatiseurs.

La crise climatique s’accompagne d’intenses vagues de chaleur. En plantant des arbres et en végétalisant les toits, on fait baisser les températures et on rend les villes plus habitables.
La crise climatique s’accompagne d’intenses vagues de chaleur. En plantant des arbres et en végétalisant les toits, on fait baisser les températures et on rend les villes plus habitables.

 

Tout ceci ne peut toutefois fonctionner que si les pluies pénètrent dans le sol et y restent le plus longtemps possible. Pour cela, il faut ralentir le cycle de l’eau. Les fleuves et rivières dont le tracé a été rectifié, obstrué ou canalisé doivent pouvoir à nouveau effectuer des méandres et sortir de leur lit. Dans les villes, la plus grande surface possible ne doit être ni bétonnée ni asphaltée afin que l’eau puisse s’infiltrer dans le sol. Plus celui-ci est riche en humus, plus il peut stocker d’eau.

En agriculture, il convient de couvrir la surface du sol pour éviter l’évaporation et l’érosion. L’une des solutions consiste à pratiquer le sous-semis : on sème les graines d’une deuxième culture une semaine après avoir semé celles de la culture principale ; le sous-semis couvrira alors le sol lorsque la culture principale sera récoltée. Autres possibilités : planter des cultures de couverture (couverts végétaux) , éviter le labour et épandre du compost. L’agroforesterie, qui consiste à intégrer des arbres et des haies aux champs, permet de consolider le sol, de ralentir l’écoulement de l’eau et de la stocker. Ces techniques ont des effets considérables : les surfaces boisées peuvent refroidir les zones alentour de plusieurs degrés, briser le vent et accroître la biodiversité en offrant un habitat aux oiseaux et aux insectes. En outre, arbres et arbustes améliorent la production totale en fournissant du bois, des baies ou encore des noix.

Ces mesures de protection naturelle sont particulièrement efficaces pour rétablir les cycles perturbés et réparer les dégâts environnementaux. La renaturation de 15 % seulement des écosystèmes de la planète pourrait éviter la disparition de 60 % des espèces et le rejet dans l’atmosphère d’environ 300 gigatonnes de dioxyde de carbone (CO2), responsable de l’effet de serre. Mais elles ne permettent de lutter contre la crise climatique que si d’autres actions allant dans le même sens sont entreprises. Ainsi, les projets de stockage du carbone ne peuvent remplacer la sortie progressive des combustibles fossiles.

La protection et la remise en eau des tourbières doivent être une priorité. En Allemagne, environ 95 % des tourbières ont été artificiellement asséchées pour l’agriculture, l’exploitation forestière et l’extraction de la tourbe. De même, en France, 89 % des surfaces d’habitats tourbeux sont dans un état de conservation dégradé. Renaturer les 4 millions d’hectares de zones humides qui ont perdu leurs fonctions naturelles suite à l’intervention humaine permettrait de stocker entre 100 et 400 gigatonnes de CO2. Or ce chiffre de 400 gigatonnes représente environ 10 fois ce que la planète émet chaque année en gaz à effet de serre. La renaturation est en outre bénéfique à la protection des espèces et au stockage de l’eau. Les tourbières réhydratées peuvent toujours être utilisées en agriculture à travers la paludiculture. Cette activité inclut le pâturage des buffles domestiques ou la culture des roseaux comme matériau de construction.

La régénération du cycle de l’eau, une végétation plus abondante et des sols fertiles revitalisent des paysages entiers et les adaptent à la crise climatique. Il s’agit notamment de restaurer les forêts, les prairies, les zones humides et les terres arables, ce qui passe par l’agroforesterie et la remise en eau des tourbières. Enfin, n’oublions pas les villes éponges, où les surfaces non imperméabilisées absorbent l’eau de pluie et évitent les inondations, et où les toits végétalisés refroidissent le microclimat. Selon une étude de 2024, les forêts de l’est des États-Unis font baisser la température de la surface terrestre de 1 à 2 degrés Celsius en moyenne annuelle, et de 2 à 5 degrés en milieu de journée pendant la période de croissance des arbres. Les jeunes forêts, âgées de 20 à 40 ans, sont les plus efficaces. Ce refroidissement entraîne une baisse de la température de l’air à proximité du sol pouvant aller jusqu’à 1 degré Celsius par rapport aux zones voisines non boisées. Les analyses étudiant sur la durée l’occupation des sols et les températures moyennes montrent que les zones entourées de forêts qui se régénèrent peuvent être jusqu’à 1 degré plus froides que les zones alentour où l’occupation des sols n’a pas été modifiée.

Le développement de paysages adaptés au climat doit pouvoir s’appuyer sur un cadre politique clair et fiable. Les entreprises agricoles qui optent pour la paludiculture ont besoin de garanties de planification et d’incitations financières. Dans le même temps, les chaînes de valeur doivent être conçues pour impliquer le secteur de la construction, par exemple, et pour mettre en avant la vente de produits durables fabriqués à partir de plantes des tourbières comme le roseau ou la mousse des marais. C’est ainsi que nous parviendrons à restaurer le cycle de l’eau, séquestrer le carbone, refroidir la terre et accroître la biodiversité, mais aussi à créer des espaces de valeur pour les humains comme pour les végétaux et les animaux.

Économies et coûts du déplacement des digues et du rétablissement de 35 000 hectares de plaines inondables sur les bords de l’Elbe, en Allemagne, en millions d’euros.
Économies et coûts du déplacement des digues et du rétablissement de 35 000 hectares de plaines inondables sur les bords de l’Elbe, en Allemagne, en millions d’euros.


Beate Zimmermann et al., Assessing the cooling potential of climate change adaptation measures in rural areas, Journal of Environmental Management, 366, 2024, p. 10, https://bit.ly/4i2yhuJ

Bund für Umwelt und Naturschutz Deutschland (BUND), Hochwasserrückhaltung durch Auenrevitalisierung, 2012, https://bit.ly/49aIVM5. Bund für Umwelt und Naturschutz Deutschland (BUND), Feuchtgebiete, 2024, https://bit.ly/4g8qERR.

Olivia Dorothy et al., MDPI, Nutrient Retention in Ecologically Functional Floodplains, https://bit.ly/3VEa0BV

Bundesamt für Naturschutz (BfN), Gewässer und Auen – Nutzen für die Gesellschaft, 2015, https://bit.ly/3Zouvol