Avant-propos à l'édition Française de l'Atlas de l'eau

Atlas de l'eau 2026

Avant-propos rédigé par la co-présidente de la Fondation Heinrich Böll, et réadapté à l'édition francaise par le bureau de Paris de la Fondation et La Fabrique Écologique.

L'eau est à l’origine de toute vie. Elle couvre plus des deux tiers de la planète, le corps humain en est
majoritairement constitué et elle noue entre la nature et l’humanité un lien particulièrement fort. Sans elle, il n’y aurait ni végétaux, ni animaux, ni êtres humains. L’eau a façonné le monde dans lequel nous vivons, avant même que nous n’apprenions à la gérer et à la contrôler. Elle a marqué de son empreinte les religions, l’art et la culture de l’ensemble des civilisations. 

Aujourd’hui, cette ressource indispensable est menacée par l’usage excessif qui en est fait, par les effets de la crise climatique et par la pollution. Le cycle planétaire de l’eau est en déséquilibre et nous avons déjà dépassé la limite d’une utilisation durable des ressources hydriques. Il est nécessaire d’inverser cette tendance. Cette inflexion est encore possible.

En janvier 2026, quelques mois avant la parution de la version française de cet Atlas, l’Organisation des Nations Unies alertait dans un rapport sur l’atteinte d’un point de non-retour. Le monde était entré dans une "ère de faillite hydrique mondiale", la consommation d'eau à long terme dépassant la capacité de renouvellement de la ressource. Beaucoup de pays voient leurs nappes phréatiques diminuer de façon spectaculaire, ce qui menace les réserves d’eau potable, la production alimentaire et de nombreux écosystèmes. Alimentés par le réchauffement climatique, les phénomènes météorologiques extrêmes comme les sécheresses et les inondations augmentent en fréquence et en intensité. Des températures plus élevées assèchent le sol et des pluies diluviennes mettent en danger les êtres humains comme les infrastructures. Notre impact sur l’eau est bien réel partout dans le monde, depuis les minuscules particules de plastique présentes dans certains endroits reculés de l’Arctique jusqu’aux traces de substances chimiques industrielles dans l’eau que nous buvons. Nos moyens de subsistance sont de ce fait menacés et l’eau devient à la fois plus rare et moins saine à boire. Les populations les plus durement touchées par ces problèmes sont aussi les moins à même d’y faire face. 

Bien que la protection des ressources hydriques soit un thème cher à beaucoup d’entre nous, elle figure rarement en première ligne des débats politiques. D’autres enjeux, comme les besoins économiques, sont considérés comme plus urgents. C’est oublier que l’industrie a elle aussi besoin d’eau en quantité suffisante. Il est donc urgent que les responsables politiques, les chercheurs et
la société civile communiquent haut et fort à ce sujet. 

La version française de cet Atlas, enrichie de plusieurs chapitres, est publiée par le bureau de Paris de la Fondation Heinrich Böll et La Fabrique Ecologique. Elle présente des données chiffrées et
cartographiées et des analyses spécifiques à la situation française. La France dispose de ressources en eau considérables : 480 milliards de m3 de précipitations y sont recensés chaque année, tandis que les cours d’eau totalisent 270 000 km et les nappes phréatiques, environ 2000 milliards de m3. Malgré ces atouts, la pression sur la ressource y est forte, tant en raison du dérèglement climatique que de modes d’usage inadaptés. Il en va ainsi en montagne, où la fonte de plus en plus rapide des glaciers menace tout autant la biodiversité que l’économie locale qui repose sur le tourisme et le ski en hiver. Ces perturbations n’empêchent pas les professionnels du secteur de recourir à l’enneigement artificiel pour maintenir coûte que coûte un modèle déjà obsolète et incompatible avec le dérèglement climatique. 

De même, l’agriculture, premier secteur consommateur d’eau en France, représente à elle seule 60 % de l’eau totale consommée, loin devant l’eau potable (un quart de l’eau consommée) et devant
les autres usages. Cette eau sert majoritairement à l’irrigation du maïs, pour une minorité d’agriculteurs et de surfaces cultivées. Cette répartition inégalitaire de la ressource cristallise les tensions, comme l’ont illustré les événements de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) en 2023. Mais les injustices sont encore plus criantes en Outre-mer, notamment à Mayotte, où le droit à l’eau est loin d’être garanti, symbole d’un continuum colonial qui intensifie les discriminations auxquelles sont confrontées des populations déjà marginalisées.

Les pollutions de l’eau (nitrates, pesticides, PFAS, et autres produits chimiques), en France comme dans le monde, sont un grave problème de santé publique. Elles ont pourtant été négligées par les pouvoirs publics qui doivent aujourd’hui prendre la mesure de l’étendue de cette catastrophe environnementale et humaine. Il est indispensable d’inverser les tendances en cours. Dépolluer c’est
bien, ne pas polluer c’est mieux ! Aussi les modes de production plus respectueux de l’environnement et moins polluants doivent-ils être soutenus, ainsi que les politiques de sobriété et de préservation ou de régénération d’écosystèmes garants d’un cycle de l’eau vertueux (zones humides, sols vivants, végétation abondante, moindre artificialisation, etc ...).

Pour répondre à ces enjeux, des initiatives locales voient le jour partout sur le territoire français : des élus s’organisent pour améliorer la gouvernance de ce bien commun via son retour en régie publique, des collectifs citoyens tentent de faire reconnaître les écosystèmes aquatiques comme sujets de droit afin de mieux les protéger, des entreprises améliorent leurs pratiques pour répondre
aux demandes des consommateurs, et les mobilisations pour lutter contre les pollutions se multiplient.

L’importance de l’eau ne se limite pas à des enjeux écologiques et techniques. Elle est aussi politique et sociétale. Les pénuries d’eau et la crise climatique exacerbent les tensions et les inégalités sociales. Les populations des régions pauvres, particulièrement vulnérables, sont les premières à souffrir de la raréfaction de l’eau et des évènements climatiques extrêmes. Le manque d’eau menace la sécurité alimentaire, pousse les populations à migrer et aggrave les conflits existants. On enregistre chaque année plus de 120 cas de conflits liés à l’eau – un chiffre qui pourrait bien augmenter dans un avenir proche. Il est plus que jamais nécessaire de coopérer à une échelle globale sur ces questions.

De nombreuses institutions se préoccupent de la façon dont l’eau doit être utilisée et distribuée, des lois et des programmes d’action préconisent les bonnes approches pour protéger les ressources hydriques – mais les responsables politiques tardent souvent à les mettre en oeuvre. Il est essentiel de parvenir à des accords internationaux efficaces et d’établir une coopération transfrontalière pour garantir l’utilisation durable et la protection de l’eau, et éviter les conflits. Les Conférences des Nations unies sur l’eau, en 2026 et 2028, offrent une opportunité pour élaborer des mesures de meilleure gestion de l’eau et négocier un accord contraignant.

Cet Atlas de l’eau entend contribuer à sensibiliser à la question de l’eau et souligner les différentes facettes de cette précieuse ressource. Il traite non seulement de l’urgence du problème, mais aussi des nombreuses opportunités et solutions qui existent aujourd’hui.

Le défi est de taille, mais si nous nous retroussons les manches pour parvenir à une gestion durable de l’eau, nous pourrons protéger ce qui sous-tend la vie sur terre. Mettons-nous tous ensemble au travail et faisons en sorte que l’eau soit accessible à tous et qu’elle continue à symboliser la vie, la santé et la nature.