Les écosystèmes en bonne santé purifient l’eau et protègent des inondations et des sécheresses. Cependant, la crise climatique perturbe les cycles naturels et fragilise les habitats partout dans le monde. La protection des tourbières et des zones humides et côtières est non seulement une priorité écologique, mais aussi un impératif social.
Dans leur exploration des planètes reculées, les scientifiques cherchent des traces d’eau, car sa présence peut être synonyme de vie. Sur notre planète bleue, nous savons que la vie a fait son apparition dans les océans et que toutes sortes d’espèces ont par la suite colonisé la terre, les mers et le ciel.
L’eau et la biodiversité sont intimement liées. Chaque écosystème aquatique entretient différents types de faune et de flore. Ainsi, les espèces de poissons-chats ne sont pas les mêmes selon qu’elles évoluent dans les océans salés, les cours d’eau ou les eaux saumâtres. De leur côté, les espèces d’oiseaux se sont peu à peu spécialisées pour chasser dans des milieux aquatiques bien spécifiques. La bonne santé de ces écosystèmes est essentielle à la survie des animaux qui s’y sont adaptés.
La diversité est indispensable à un écosystème sain. Des eaux propres sont le lieu de reproduction et de développement de toutes sortes d’espèces. En retour, différents représentants de la faune et de la flore s’associent pour participer au cycle de l’eau et la purifier. Des espèces comme le jonc de la passion, aussi appelé quenouille, la jacinthe d’eau ou encore certains microbes débarrassent l’eau des polluants, des toxines et autres métaux lourds, tandis que les coquillages, les roseaux et les racines font office de filtres naturels. Sans cette diversité, certains écosystèmes perdraient peu à peu leur capacité à entretenir la vie.
Les zones humides, les plaines inondables, les tourbières et les forêts participent au cycle de l’eau à l’échelle planétaire. L’eau prend tour à tour différentes formes au sein de ces écosystèmes : elle remonte du sol et des feuilles à l’état de vapeur, puis elle se condense pour former des nuages et enfin elle retombe sur le sol sous forme de pluie ou de neige.
Les zones humides se caractérisent par des sols poreux riches en matière organique qui retiennent l’eau comme des éponges. Lors de fortes pluies, elles absorbent et stockent le trop-plein d’eau, évitant les inondations. À mesure que les zones alentour s’assèchent, elles libèrent lentement l’eau retenue, ce qui atténue les sécheresses. Les plaines inondables jouent un rôle similaire en stockant et en redistribuant elles aussi le surplus d’eau, réduisant les risques d’inondation et améliorant la fertilité du sol.
Le cycle planétaire de l’eau est très perturbé par la crise climatique. Certains écosystèmes disparaissent temporairement ou définitivement, certains habitats se fragmentent ou se dégradent et les chaînes alimentaires sont interrompues. Les espèces incapables de s’adapter voient leurs populations diminuer, parfois jusqu’à l’extinction. Ces phénomènes sont particulièrement problématiques lorsqu’il s’agit d’espèces clé de voûte, c’est-à-dire indispensables au maintien de la structure et du fonctionnement d’un écosystème. Les alligators et les crocodiles sont de parfaits exemples d’espèces clé de voûte des zones humides. Comme les sécheresses fragmentent leur habitat et leurs sites de reproduction, leurs populations diminuent, ce qui a des répercussions sur un grand nombre d’espèces qui dépendent directement ou indirectement d’elles.
Les océans souffrent eux aussi des phénomènes extrêmes dus à la crise climatique. Ils absorbent le dioxyde de carbone (CO2) excédentaire – l’un des principaux gaz à effet de serre –, ce qui contribue à maintenir un bilan carbone mondial équilibré. Toutefois, lorsqu’ils en absorbent trop, le pH naturel de l’eau de mer est modifié : celle-ci s’acidifie et contient moins d’ions carbonates dont les coraux et les coquillages ont besoin pour leur squelette ou leur coquille. Ces organismes étant souvent des espèces clé de voûte, l’acidification des océans peut avoir des répercussions sur l’ensemble du réseau trophique marin. En outre, l’élévation de la température de l’eau stresse les coraux qui expulsent alors les algues symbiotiques leur fournissant des nutriments. Dénutris, ils blanchissent et deviennent plus vulnérables aux maladies. Des récifs entiers risquent de mourir si la température des océans ne retrouve pas un niveau acceptable.
Les écosystèmes riches en biodiversité sont plus à même de fournir différents types de services dont les êtres humains ont besoin : régulation du climat, de l’eau et de l’air, apport en ressources destinées à l’alimentation et à la médecine, recyclage des éléments nutritifs, photosynthèse et contribution à la fertilité des sols. L’eau nourrit la vie des être humains et leur bien-être, et elle est indispensable à l’industrie et au progrès.
Il est donc essentiel d’adopter une approche centrée sur les services écosystémiques si nous voulons mieux gérer l’eau et la biodiversité, tant au niveau des pays que de la planète. La Convention des Nations unies sur la diversité biologique reconnaît le lien crucial entre l’eau et la biodiversité. Elle reconnaît également l’importance des approches centrées sur les écosystèmes, comme la remise en eau des tourbières ou la restauration des plaines inondables, c’est-à-dire la remise en état des écosystèmes garants des équilibres hydriques.
La remise en eau des tourbières est une stratégie clé mise en oeuvre par l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN). Le rétablissement du niveau naturel de l’eau dans les zones concernées permet de prévenir les incendies et l’affaissement des terres, et de restaurer les écosystèmes. La réintroduction d’espèces indigènes constitue aussi un moyen de protéger la biodiversité. Les tourbières sont naturellement inondées, si bien que le rétablissement de leur état naturel crée les conditions optimales au développement de la biodiversité et atténue la crise climatique. Par ailleurs, la matière organique qui s’accumule dans la tourbe se décompose lentement ou pas du tout, ce qui fait de ces écosystèmes de parfaits puits de carbone.
La remise en eau des tourbières doit mobiliser les communautés vivant à proximité et qui dépendent d’elles. L’introduction de la paludiculture ou de formes d’agriculture adaptées à ces milieux permet de trouver un équilibre entre biodiversité et viabilité socio-économique, tout en fournissant des moyens de subsistance à ces communautés. La réussite de telles approches repose sur l’engagement des institutions, tant au niveau des paysages que des bassins versants, engagement qui doit s’appuyer sur une législation forte et une volonté politique affirmée de préservation de la biodiversité. Les bénéfices écosystémiques qui en résulteront – amélioration des services rendus par l’eau et la biodiversité – devraient stimuler un tel cadre de gouvernance.
Stefan Jansen, André Staar, GFN Umweltpartner, Ornithologische Evaluation des Naturschutzgroßprojekts „Lenzener Elbtalaue“ (Deichrückverlegung Lenzen), 2021, non publié.
VCÖ – Mobilität mit Zukunft, Factsheet Verkehr und Zersiedelung als Treiber der Versiegelung, 2024, p. 4, https://bit.ly/3CI6gZt.
James Albert et al., Scientists’ warning to humanity on the freshwater biodiversity crisis, Ambio, Volume 50, 2021, p. 85, https://bit.ly/3éB311mv.