Agriculture en France : des mégabassines controversées

Atlas de l'eau 2026

Avec le réchauffement climatique, les ressources en eau diminuent tandis que les conflits d’usage augmentent. L’agriculture intensive utilise de l’eau pour l’irrigation, notamment pour le maïs dans l’ouest de la France. La construction de mégabassines pour l’irrigation a été à l’origine de violents conflits qui n'ont pas trouvé de solution pérenne.

Les mégabassines sont critiquées pour leur coût, l’évaporation et la non infiltration d’eau dans le sol, la non reconstitution des nappes, une gestion de l’eau non démocratique, et le type de système agricole ainsi soutenu
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Les mégabassines sont critiquées pour leur coût, l’évaporation et la non infiltration d’eau dans le sol, la non reconstitution des nappes, une gestion de l’eau non démocratique, et le type de système agricole ainsi soutenu.

En 2020 en France, l'agriculture a consommé 3,4 milliards de m3 d'eau – soit 11 % de l'eau prélevée, et 58 % de l'eau totale consommée –, dont 92 % est utilisé pour l'irrigation. 1,8 million d'hectares de cultures ont été irrigués en 2020, soit 6,8 % de la surface agricole utile (SAU). Les exploitations maraîchères et horticoles sont les plus équipées (51 %) en systèmes d’irrigation, mais c’est la culture du maïs, destinée à nourrir les animaux en élevage intensif, qui occupe le plus de surfaces irriguées (38 %) devant le blé (12 %) et les légumes frais, les fraises et les melons (9 %).

Face au changement climatique, de plus en plus d’agriculteurs s'équipent en systèmes d'irrigation en vue des futures sécheresses. Les surfaces irrigables ont augmenté de 23 % entre 2010 et 2020, avec une forte hausse dans le nord de la France. Cela nécessite des réserves d’eau (cours d’eau, barrages, nappes souterraines alimentées par la pluie…). Le stockage de l’eau pour l’agriculture s’est développé dans les années 1980 par des barrages sur des cours d’eau ou des retenues collinaires hors des cours d’eau. Cela a déjà généré des conflits : initié en 1989, le projet de barrage de Sivens dans le Tarn (1,5 million de m3) a suscité une forte opposition, portant sur le modèle agricole prôné et la destruction d’une zone humide. La répression a été violente et un manifestant, Rémi Fraisse, a été tué par un tir de grenade de la gendarmerie en 2014.

Les nappes phréatiques s’asséchant avec le réchauffement climatique, des « retenues de substitution » ou bassines sont apparues dans les années 1990, avant de se multiplier en 2022, surtout dans les plaines autour du Marais poitevin, à l’ouest de la France. Elles sont remplies en hiver en pompant de l’eau dans les rivières ou les nappes, pour irriguer les cultures en été. Creusées dans le sol, imperméabilisées et plastifiées, la surface moyenne des bassines est de 8 hectares, mais les plus grandes (mégabassines) vont jusqu’à 18 hectares, correspondant à 300 piscines olympiques. Elles ne laissent pas l’eau s’infiltrer dans le sol, et une partie de l’eau chauffée au soleil s’évapore.

Ces mégabassines sont très controversées. Le Marais poitevin est un écosystème déjà fragilisé et le niveau de l’eau n’a jamais été aussi bas. En période de diminution de la ressource, ces pratiques de stockage, visant à satisfaire les agriculteurs qui irriguent, suscitent des oppositions et critiques légitimes : offrir de l’eau à une catégorie limitée de la population, en période de pénurie, crée des inégalités et vulnérabilités. Ces bassines servent à irriguer essentiellement le maïs grain, destiné surtout à l'exportation et à l'alimentation animale, ce qui suscite aussi des critiques.

Des alternatives à ces bassines existent, pour consommer moins d’eau, mais surtout pour ralentir le ruissellement de l’eau et la retenir dans les sols, via des pratiques d’agroécologie et de renaturation.
Des alternatives à ces bassines existent, pour consommer moins d’eau, mais surtout pour ralentir le ruissellement de l’eau et la retenir dans les sols, via des pratiques d’agroécologie et de renaturation.

 

Depuis 2015, tout projet de retenue d’eau doit être lié à un projet de territoire, avec une logique de substitution de prélèvements d’étiage (l’été, quand cours d’eaux et nappes sont bas) par des prélèvements hors étiage (entre novembre et mars). Le rôle des Commissions locales de l’eau a été renforcé pour une gestion participative. Mais en Vendée, un projet de construction de 9 bassines a été voté sans véritable concertation. Dans les Deux-Sèvres, la concertation obligatoire en 2018 a d’abord conduit à une suspension du projet et à une nouvelle concertation incluant une baisse du nombre de bassines, un renforcement des conditions d’accès à l’eau et des mesures pour l’agroécologie. Mais en 2023, le conflit s’est cristallisé à Sainte-Soline, autour des nouvelles bassines, avec des acteurs de la société civile – Soulèvements de la terre, collectif Bassines Non Merci, Confédération paysanne – s’opposant à la logique de privatisation de l’eau pour l’agriculture intensive, dans le contexte de changement climatique. La répression a été sévère, et le bilan très lourd : 200 manifestants blessés, 40 grièvement touchés par des éclats de grenades de désencerclement et des tirs lanceurs de balles de défense, 2 blessés dans le coma, et 47 gendarmes atteints. Les enregistrements vidéo des gendarmes ont révélé une violence disproportionnée et systématique, au mépris du respect des libertés publiques. 

En période de sécheresse, créer des mégabassines pour stocker l’eau permet abusivement de sortir la zone du statut de stress hydrique, et de se soustraire aux aléas d’approvisionnement en eau. Les agriculteurs obtiennent le droit de stocker l’eau en fonction de leur surface de cultures à irriguer, ce qui favorise indirectement un modèle agricole « industriel », dépendant des intrants chimiques et de l’agrandissement des fermes, au détriment de l’agroécologie, pratiquée souvent sur de plus petites surfaces.

La loi sur l’eau française fixe un ordre de priorité pour l’accès à l’eau : l’eau potable d’abord, puis la préservation des milieux naturels, et enfin l’eau « économique » pour l’industrie et l’agriculture. Le collectif Bassines Non Merci souligne que cette loi n’est plus respectée depuis plus de 30 ans. La priorité donnée à l’eau économique plutôt qu’à la préservation des milieux naturels a asséché plus de 500 kilomètres de rivières dans les Deux-Sèvres. Or, en 2022 en France hexagonale, 1,4 million de personnes n’avaient pas accès à l’eau potable en toute sécurité, et plus de 870 000 personnes avaient un accès limité à des installations sanitaires.

D’autre part, l’essentiel est de permettre à l’eau de s’infiltrer dans le sol pour alimenter les nappes et éviter le déficit hydrique. En raison du dérèglement climatique, les nappes se remplissent de plus en plus tard et y puiser de l’eau pour alimenter les bassines renforce ce déficit. Or des alternatives existent : petites retenues collinaires remplies par la pluie et le ruissellement (indépendantes du réseau hydrographique), irrigation gravitaire traditionnelle utilisant la pente naturelle sans pompage de l’eau, choix de cultures plus sobres en eau, pratiques agricoles préservant l’humidité, moindre bétonisation des sols…

En 2025, la loi “Duplomb” – qui voulait encourager les mégabassines et l’agriculture irriguée, l’élevage industriel, les pesticides, et réduire la protection des zones humides riches en biodiversité –, s’est heurtée à une vive opposition de la société civile, via une pétition qui a réuni plus de 2 millions de citoyens. Depuis, la justice s’est prononcée en défaveur des bassines du Marais poitevin, celles-ci ne permettant pas de préserver la ressource en eau dans les zones sous tension (il y a eu une décision de la Cour administrative d’appel de Bordeaux, et un avis du Conseil d’Etat). Si le gouvernement prépare une loi d’urgence agricole, qui peut faire craindre encore des reculs écologiques pour l’agriculture et l’eau, les citoyens français sont de plus en plus mobilisés pour le choix d’un modèle agricole respectueux de l’environnement, des ressources, et de notre santé. Un espoir et un appui pour des pratiques et des choix plus responsables, dans la gestion de l’eau comme dans le choix de l’agriculture de demain !


Statistique publique de l’énergie, des transports, du logement et de l’environnement (SDES), L’irrigation des surfaces agricoles : évolution entre 2010 et 2020, 2024, https://urls.fr/_l8okb

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Le Monde avec AFP, Sainte-Soline : Laurent Nuñez demande une enquête administrative après la publication de vidéos mettant en cause des gendarmes, Le Monde, 2025, https://urls.fr/XZ66N7