Union européenne : la nature n'attend pas

Atlas de l'eau 2026

Contamination, cours d’eau à sec et inondations à répétition révèlent la fragilité du réseau hydrographique européen. Une solide législation existe, mais les gouvernements tardent à agir. La résilience vis-à-vis de l’eau passe par la prise de responsabilité, l’investissement et une véritable obligation de rendre des comptes.

Moins de 40 % des eaux de surface de l’UE sont considérées comme en bonne santé. Les décideurs doivent prendre des mesures drastiques pour les protéger.
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Moins de 40 % des eaux de surface de l’UE sont considérées comme en bonne santé. Les décideurs doivent prendre des mesures drastiques pour les protéger.

Les citoyens, l’environnement et l’économie de l’Europe dépendent fondamentalement de l’eau. Pourtant, les fleuves, rivières, lacs et nappes aquifères de l’Union européenne (UE) sont soumis à une pression croissante du fait de la pollution et d’une mauvaise gestion. Les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées), par exemple, ou polluants éternels, sont largement présentes dans les eaux européennes à des taux souvent bien supérieurs aux seuils de sécurité. Parmi les autres pressions, citons la modification de la trajectoire des cours d’eau, la perturbation de leur régime d’écoulement et les prélèvements excessifs d’eau. L’Europe est le continent qui se réchauffe le plus vite, et les répercussions sur le cycle de l’eau y sont d’autant plus flagrantes : inondations plus fréquentes et sécheresses plus longues. Mais la crise la plus aiguë est celle de l’inaction : la législation européenne sur l’eau existe, mais elle n’est pas correctement appliquée.

Adoptée en 2000, la directive-cadre sur l’eau (DCE) est l’une des législations environnementales les plus ambitieuses d’Europe, avec une approche contraignante, écologique et centrée sur les bassins hydrographiques. En obligeant tous les États membres à faire en sorte que leurs masses d’eau atteignent un bon état chimique et écologique d’ici 2027 au plus tard, et en intégrant les principes de non-détérioration, de transparence et de cohérence intersectorielle, la DCE a marqué un tournant par rapport aux politiques réactives vis-à-vis de problèmes hydriques comme la pollution aux nitrates.

Les PFAS contaminent plus de 17 000 points chauds en Europe : ces substances chimiques persistantes menacent l’eau, la santé et l’environnement. Une réglementation plus stricte s’impose.
Les PFAS contaminent plus de 17 000 points chauds en Europe : ces substances chimiques persistantes menacent l’eau, la santé et l’environnement. Une réglementation plus stricte s’impose.

 

Pourtant, 25 ans plus tard, le fossé entre l’ambition et la réalité est incontestable. Le rapport d’exécution 2024 de la Commission européenne confirme que le nombre de masses d’eau ayant atteint un bon niveau écologique stagne, que les mesures clés sont sousfinancées et les exemptions trop fréquentes. L’application de la loi reste donc davantage l’exception que la règle. Les quelques procédures d’infraction que la Commission européenne a engagées pour le non-respect de cette législation phare sur l’eau n’ont pas contribué à renforcer son application. En conséquence, moins de 40 % des eaux de surface sont aujourd’hui en bon état écologique.

La proposition de la Commission visant à renforcer les normes réglementaires sur les polluants qui font l’objet d’une préoccupation plus récente, comme les PFAS, est toujours en débat. Mais les États membres disposent déjà des outils juridiques pour agir : ils peuvent revoir les permis de déversement industriel, appliquer une réglementation plus stricte à l’encontre des pesticides et imposer une interdiction ou des restrictions au niveau national sur des substances prioritaires – autant de mesures figurant dans la législation existante et applicables dès aujourd’hui.

Cette phase d’exécution fait également figure de test de crédibilité pour la stratégie pour la résilience de l’eau de l’UE, présentée en juin 2025 afin de lutter contre les problèmes qui s’intensifient à travers le continent : raréfaction de l’eau, inondations, pollution et dégradation des écosystèmes. La DCE doit permettre de transformer les objectifs de cette stratégie en actions réalisables. 

Le coût de mise en oeuvre de la DCE est estimé à 89 milliards d’euros pour la période 2002-2027, bien inférieur au coût de l’inaction : 238 milliards d’euros pour la dépollution aux PFAS, 9 milliards d’euros par an de pertes dues aux sécheresses, 7,8 milliards d’euros par an de dégâts liés aux inondations et plus de 50 milliards d’euros par an d’avantages perdus, y compris ceux liés à la nonrestauration des eaux de surface.

Pour reprendre les conclusions du bilan de qualité de la politique hydrique de l’UE, la DCE n’a pas besoin d’être réécrite, mais d’être mise en oeuvre et respectée. Elle constitue la base de la résilience dans le domaine de l’eau, de la protection des citoyens contre les inondations et les sécheresses, de la préservation de l’eau potable et de la sécurité alimentaire. Les outils sont là. Il faut à présent de la volonté politique, de la rigueur juridique et des investissements durables afin que 2027 soit le début d’une nouvelle phase de mise en oeuvre centrée sur les résultats, la responsabilité et l’assainissement écologique.

Récemment adopté, le règlement sur la restauration de la nature offre une autre possibilité de réparer les dégâts du passé. Ce texte capital vise à stopper la disparition de la biodiversité à travers l’UE et inverser la tendance, et fixe des objectifs contraignants en matière de restauration des écosystèmes, particulièrement des zones humides, tourbières, cours d’eau, forêts, prairies et environnements marins. Les États membres doivent élaborer des plans nationaux afin de restaurer au moins 20 % des surfaces terrestres et marines de l’UE d’ici 2030, ainsi que tous les écosystèmes dégradés d’ici 2050. Au centre de cette législation figure la restauration des processus naturels, qui passe par la remise en eau des tourbières ou le rétablissement des connexions entre cours d’eau et zones inondables, ce qui contribue aussi à l’atténuation du changement climatique et à l’adaptation à ses effets. Ce règlement traduit une prise de conscience grandissante : des écosystèmes en bonne santé sont garants de la sécurité alimentaire, de la qualité de l’eau, de la protection contre les inondations et de la résilience dans le domaine de l’eau. Dans le cadre du Pacte vert et de la Stratégie de l’UE en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030, ce règlement marque un tournant majeur : il ne se contente plus de conserver ce qui reste, il vise à restaurer la nature activement et à grande échelle. Il doit être appliqué de concert avec la DCE et d’autres législations de protection de la nature.

De nouvelles pressions géopolitiques et économiques se profilent à l’horizon – de l’agenda relatif à la compétitivité industrielle de l’UE jusqu’aux exigences de la transition énergétique – qui pourraient mettre à rude épreuve la robustesse des lois européennes sur l’environnement. Alors que les États membres accélèrent leurs investissements sur l’hydroélectricité, l’extraction des matières premières critiques et les infrastructures, le risque est grand que les mesures de protection prévues par la DCE soient affaiblies au nom de la flexibilité ou du pragmatisme. Il est donc indispensable de protéger la directive de telles pressions. La résilience dans le domaine de l’eau doit rester au centre des orientations de politique générale de l’UE. Cela contribuera à asseoir sa position à l’échelle internationale puisque la Directive cadre sur l’eau et le règlement sur la restauration de la nature sont des modèles sur ces sujets pour le reste du monde.

Il existe de nombreuses lois et initiatives destinées à protéger les ressources hydriques. Encore faut-il que leur application soit garantie.
Il existe de nombreuses lois et initiatives destinées à protéger les ressources hydriques. Encore faut-il que leur application soit garantie.


Forever Pollution Project, The Map of Forever Pollution, Arena for Journalism in Europe, 2023, https://bit.ly/4g6ZgDS

Water Information System for Europe (WISE), European Environment Agency (EEA), European Commission (EC), Ecological status by country, 2024, https://bit.ly/3Zpy3GX

United Nations Water (UN Water), https://bit.ly/3VUh10P