Le fleuve Mékong, qui héberge l’une des plus riches biodiversités au monde, nourrit de vastes écosystèmes. Il traverse six pays, relie les cultures et les paysages. Mais à mesure que les barrages se multiplient, que la pollution s’intensifie et que ses courants ralentissent, son rythme naturel est de plus en plus perturbé.
Le long de son parcours de plus de 4000 kilomètres, le Mékong – appelé « mère des eaux » – irrigue les écosystèmes qui le bordent, depuis sa source sur le plateau tibétain, en Chine où on l’appelle Lancang, jusqu’à son bassin inférieur. Traversant la Birmanie, le Laos et la Thaïlande, le fleuve s’écoule à travers les affleurements rocheux, les rapides, les bancs de sédiments et les zones humides. Il serpente, puis s’élargit en plaines alluviales au Cambodge et se jette dans la mer de Chine méridionale, au Viêt Nam, où il est nommé Sông Cuu Long.
Les rythmes saisonniers façonnent les écosystèmes traversés par le fleuve, au gré de ses crues et décrues. Pendant la saison des pluies, le Mékong atteint 70 à 80 % de son débit annuel total. Il monte, s’inverse et gonfle ses affluents, dont le Tonle Sap, le plus grand lac d’eau douce d’Asie du Sud-Est, au Cambodge. Ce phénomène unique, « pulsation régulatrice », agit comme un battement de cœur qui alimente toute son écologie.
Les zones humides suivent le rythme du Mékong : elles se remplissent et se vident au gré de ses fluctuations. Elles sont vitales pour les pêcheries et la vie aquatique, avec leur surface de plus de 18 millions d’hectares dans le bassin inférieur du fleuve. La végétation riveraine s’enracine dans le sol pour résister aux courants, offrant un milieu aux poissons migrateurs pour frayer, pondre et abriter leurs alevins. Sur plus de 1000 espèces de poissons identifiées, un tiers au moins effectuent des migrations saisonnières et 200 sont endémiques de la région. Les pêcheurs adaptent leur matériel aux poissons, aux écosystèmes et aux saisons, puis ils attendent. L’abondance du fleuve est inscrite dans les économies locales, les esprits et les histoires. Si le magnifique poisson-chat géant du Mékong, l’un des plus grands poissons d’eau douce au monde, figure sur la liste rouge de l’UICN dans la catégorie « en danger critique d’extinction », il reste présent dans les légendes et les mémoires.
À l’approche de la saison sèche, les poissons trouvent refuge dans les mares résiduelles profondes ou dans les zones humides formées par les différents affluents. Barres et rapides émergent au milieu du fleuve, tandis que les jeunes pousses des plantes bourgeonnent, que les fruits mûrissent et que les poissons migrateurs viennent s’alimenter et se reproduire. Les eaux de crue enrichissent le sol en sédiments et substances nutritives. Les agriculteurs riverains préparent leurs terres et sèment le long de la ligne d’eau en retrait. Dans le nord de la Thaïlande, des algues vertes appelées kai colonisent les pierres lisses que l’eau laisse apparaître. Bien que le Mékong délimite la frontière entre la Thaïlande et le Laos depuis l’époque coloniale française au début du XXe siècle, les femmes continuent à le franchir pour aller ramasser le kai destiné à leur consommation ou à la vente. Le cycle du fleuve se poursuit avec le retour des pluies, annonçant la prochaine saison des crues.
Le Mékong fait vivre les communautés riveraines depuis des millénaires. Aujourd’hui, plus de 65 millions de personnes, soit une extraordinaire diversité de groupes ethniques et populations autochtones, peuplent son bassin inférieur. Les transports, le commerce, le tourisme et l’agriculture des villes installées sur ses berges, dont les capitales du Laos et du Cambodge, sont organisés autour du fleuve. Ses pêcheries intérieures sont parmi les plus productives au monde et fournissent près de 80 % des apports protéinés des habitants.
Le Mékong forme la colonne vertébrale de l’économie régionale. Le sable de son lit est extrait pour faire du béton, et ses puissants courants attirent les projets de barrages, qui transforment son débit en électricité, et en profits, à destination de toute l’Asie du Sud-Est. Mais tandis que la demande d’électricité en hausse stimule l’industrie, la croissance urbaine et l’agriculture intensive, le Mékong charrie des tonnes de débris, de microplastiques et d’effluents. Ainsi, dans la rivière thaïlandaise Chi, l’un de ses affluents, les chercheurs ont découvert des microplastiques dans l’estomac de 73 % des 100 poissons échantillonnés constitués de 8 espèces de barbeaux et de poissons-chats. En mars 2025, le fleuve a été victime d’une catastrophe environnementale : la rivière Kok, un autre de ses affluents, a été contaminée à l’arsenic suite à l’exploitation illégale de terres rares dans l’État de Shan, en Birmanie ; les taux étaient supérieurs au seuil de sécurité fixé par l’OMS. Les pêcheurs ont alors observé des malformations chez les poissons pêchés dans la rivière et dans le fleuve.
La construction de barrages de retenue perturbe le rythme saisonnier du fleuve et empêche les sédiments de s’écouler naturellement. Les variations quotidiennes du niveau de l’eau, provoquées par les barrages en cascade construits 1000 kilomètres plus haut en Chine, sont ressenties en aval. Les évacuations soudaines pendant la saison sèche inondent les cultures, désorientent les poissons et les végétaux, endommagent les bateaux des pêcheurs et nuisent au tourisme. Les barrages empêchent les poissons de migrer, obligeant les pêcheurs à trouver d’autres moyens de gagner leur vie. Les sédiments et la matière organique, qui regorgent de nutriments importants pour les sols, la faune, la flore et les êtres humains, sont piégés et contaminés. Dans les cas les plus extrêmes, les eaux du fleuve, d’ordinaire brunes, virent au bleu, signe qu’elles sont privées de ces substances nutritives.
En 2022, la Cour administrative de Thaïlande a rejeté l’action en justice de 37 représentants communautaires contre le barrage de Xayaburi, au Laos, financé et construit par des promoteurs immobiliers thaïs. S’appuyant sur les impacts transfrontaliers de ce barrage sur les écosystèmes et les moyens de subsistance, pêcheurs, femmes et dirigeants de communautés de la région exigent de peser du même poids que les experts dans les prises de décision. Suite à l’apparition de poissons anormalement boursouflés et couverts de rougeurs dans la rivière Kok en mars 2025, les communautés se sont rapprochées d’universitaires et des autorités afin de lutter contre les répercussions de l’exploitation transfrontalière des terres rares. À travers différentes initiatives populaires – zones de conservation, surveillance des sédiments, mobilisation de jeunes et plaidoyers en faveur des intérêts régionaux – elles entendent défendre tout à la fois le droit du Mékong à s’écouler librement et les droits de la nature en général.
Bryan Eyler, Mekong Dam Monitor Annual Report, 2024, https://bit.ly/4o8mvBt.
World Wide Fund for Nature (WWF), Ecosystems in the Greater Mekong, 2013, https://bit.ly/3VsFvOH.
European Environment Agency (EAA), Auswirkungen von PFAS auf die menschliche Gesundheit, https://bit.ly/4n4JUDD.
Lourens J. J. Meijer et al. More than 1000 rivers account for 80% of global riverine plastic emissions into the ocean, Science Advances, Volume 7, Issue 18, 2021, https://bit.ly/4mnklMM.