Outre-mer : le droit à l'eau bafoué

Atlas de l'eau 2026

Le constat d’un manquement concernant l’accès à l’eau potable dans les territoires dits d’Outre-mer, notamment dans les Départements et Régions d’Outre-mer, a fait l’objet depuis 10 ans de nombreux rapports d’institutions, de chercheurs, d’associations et d’organisations non gouvernementales. Bien connue, cette situation de non-accès est rarement analysée du point de vue des droits fondamentaux des populations par les pouvoirs publics, pourtant garants de la protection de ces droits. Or, les travaux scientifiques et de la sphère civile montrent que l’accès à l’eau dans les territoires dits d’Outre-mer révèle une véritable crise des droits humains sur ces territoires.

Le droit à l'eau conditionne l'exercice d'un ensemble de droits fondamentaux reconnus par le droit international — de la santé à l'éducation, du logement à l'alimentation.
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Le droit à l'eau conditionne l'exercice d'un ensemble de droits fondamentaux reconnus par le droit international — de la santé à l'éducation, du logement à l'alimentation.

Indispensable pour mener une vie digne, le droit à l’eau est « une condition préalable à la réalisation des autres droits de l’Homme ». À la croisée des droits économiques, sociaux et culturels, l’accès à l’eau potable va au-delà de ses seuls critères de qualité et de quantité disponible.

L’accès à l’eau potable se définit au sein du droit international par 5 critères majeurs, qui, intégrés, constituent la protection du droit à l’eau, à l’hygiène et à l'assainissement : la disponibilité, la qualité, l’accessibilité physique, l’accessibilité économique et l’acceptabilité.

Pour chacun de ces critères, les rapports, études et recherches, notamment du champ de la Justice Environnementale, montrent, pour tous les territoires dits d’Outre-mer, des manquements dans la protection du droit à l’eau des populations, et, par ricochet, d’un ensemble de droits fondamentaux qui en dépendent, impactant plus particulièrement les populations vulnérables (personnes âgées, immuno-déprimées, femmes enceintes, enfants).

Concernant les critères de disponibilité, de qualité et d’accessibilité économique, on note un accès à l’eau à temps partiel, des pollutions et une eau dégradée parfois non traitée au robinet, et des obstacles tarifaires. Si la ressource est insuffisante de façon structurelle dans certains territoires d’Outre-mer en situation de stress hydrique, comme Mayotte, ce n'est pas le cas de tous. Pour autant, dans tous les territoires dits d’Outre-mer, le très mauvais état des infrastructures entraîne un manque récurrent d’eau potable au robinet. Oméya Desmazes parle de « précarité infrastructurelle ». Ainsi, le délabrement des réseaux est tel que plus d'un tiers de l'eau collectée serait perdue à Mayotte et en Martinique, 39 % à La Réunion, et jusqu'à 55 % en Guadeloupe. L’état catastrophique du réseau entraîne des coupures d’eau à répétition, appelées « tours d’eau », qui font partie intégrante du quotidien des habitants.

Dans les 5 départements et régions d'Outre-mer, plusieurs indicateurs montrent un non-accès à une eau potable de qualité pour une partie importante de la population.
Dans les 5 départements et régions d'Outre-mer, plusieurs indicateurs montrent un non-accès à une eau potable de qualité pour une partie importante de la population.

 

En conséquence de la vétusté des infrastructures et d’une mauvaise protection de la ressource en eau, l’eau distribuée provient parfois de captages d’eau superficielle non traitée. L’eau est aussi exposée à d’importantes pollutions (notamment pour les forages), causées par des activités agricoles et industrielles insuffisamment réglementées ou contrôlées : le chlordécone dans les Antilles françaises, le mercure et le plomb en Guyane, les pesticides à la Réunion… Ces contaminations, violations du droit à un environnement sain, renforcent les difficultés d’accès à une eau potable, entrainent des interdictions localisées ponctuelles de consommer l'eau du robinet, impactent la santé des habitants, et par conséquent, sont à l'origine d'une perte de confiance envers le service public de l’eau.

Enfin, le constat que « les Français les plus pauvres paient l'eau la plus chère », énoncé par le sénateur de la Guyane, Georges Patient, est une réalité. Certains territoires d’Outre-mer, comme les Antilles françaises, ont l’eau la plus chère de France, alors que les revenus moyens y sont bien inférieurs par rapport à l’Hexagone, et le service délivré de faible qualité. Ainsi, la Cour des Comptes relève dans son rapport que « la part moyenne d'une facture d'eau pour un ménage précaire, qui est de 1,4 % de son revenu en France hexagonale, s'échelonne de 3 % à La Réunion à 6,2 % en Guyane et jusqu'à 25 % à Mayotte ».

Ces manquements, liés aux difficultés d’accès à l’eau potable, constituent les pourtours d’une crise des droits humains pour les populations ultramarines.

La persistance et l’aggravation de ces problématiques, présentes de façon structurelle sur l’ensemble des territoires dits d’Outre-mer sous des formes variables, révèlent un problème de droit remettant en cause le principe d’égalité. C’est ce qu’expose le rapport collectif Soif de justice - Agir contre les discriminations environnementales d’accès à l’eau potable dans les territoires dits d’Outre-mer, coordonné par Notre Affaire à Tous et publié en juin 2025.

Les droits européen et français définissent la discrimination indirecte comme « une disposition, un critère ou une pratique neutre en apparence, mais susceptible d'entraîner [...] un désavantage particulier pour des personnes par rapport à d'autres personnes » (loi du 27 mai 2008). »

Ici, c’est en raison de leur lieu de résidence que les habitants ultramarins subissent un désavantage dans la fourniture d’eau en quantité et en qualité suffisante, par rapport aux habitants de l’Hexagone. C’est la conséquence indirecte d’une application apparemment neutre de la gestion décentralisée et déléguée de la compétence eau et assainissement. Cette gestion ne permet pas de prendre en compte de façon suffisante les besoins propres aux collectivités d’Outre-mer pour assurer l’accès à l’eau potable. Par conséquent, l’ensemble des éléments constitutifs d’une rupture d’égalité et d’une discrimination en raison du lieu de résidence dans l’accès au service public de l’eau sont bien réels.

Cette discrimination environnementale n’est pas un phénomène récent, uniquement territorial : ses racines s’ancrent dans l’histoire de ces territoires. Ce continuum colonial – que nous définissons comme la perpétuation d’arrangements institutionnels structurant les modes de penser, faire, décider, prioriser et agir des politiques publiques, émanant du système administratif instauré lors de la colonisation –, fonde des inégalités systémiques d’accès à l’eau potable, touchant en particulier certaines catégories de population, précarisées et marginalisées. 

Il est aujourd’hui essentiel de prendre enfin en compte les particularités de ces territoires ultramarins, et de prendre les mesures concrètes adaptées pour y garantir l’accès à une eau saine pour tous. 


Oméya Desmazes, Revendiquer un accès continu à l'eau potable au sein d'espaces négociés : le cas des collectifs citoyens en Martinique, Études caribéennes, 59, 2024, https://urls.fr/ZN_48m

Cour des comptes, La gestion de l'eau potable et de l'assainissement en Outre-mer, 2025, https://urls.fr/dshX68.   

UNICEF France, Grandir dans les outre-mer. Etats des lieux des droits de l'enfant, 2023, https://urls.fr/djCE1K

Sophie Oddo, Étude sur la situation des droits humains à l'eau et à l'assainissement dans les Outre-mer, Coalition eau, 2020, p. 12, https://urls.fr/xaFkOw

La Nouvelle République, Pourquoi y a-t-il une crise de l’eau à Mayotte ?, 2023, https://urls.fr/qQygeA

CCEE La Réunion, La Réunion à l’horizon 2040 : une île face aux défis du changement climatique. Phase 2, 2024, p. 104, https://urls.fr/OYvhfH

Cour des comptes, La gestion de l'eau potable et de l'assainissement en Outre-mer, 2025, https://urls.fr/dshX68.

Office de l'eau Réunion, Les services publics d'eau potable poursuivent leur structuration, Les chroniques de l'eau, 146, 2025, https://urls.fr/JNa5Qo