Plus d’un quart de l’humanité ne bénéficie pas d’un accès sécurisé à l’eau potable.
Afin d’améliorer cette situation, les Nations unies ont fait de l’eau un droit humain : elle doit être saine et accessible à tous. Mais ces efforts louables doivent s’accompagner d’actions politiques volontaristes pour ne pas rester un voeu pieux.
L'accès à l'eau en tant que droit humain n'implique pas seulement d’avoir assez d’eau à boire. Il signifie aussi avoir assez d'eau pour la cuisine, le ménage, la lessive et l’hygiène personnelle. Une personne a besoin d’au moins 50 à 100 litres d’eau par jour pour couvrir tous ces besoins. En outre, le droit à l’eau va de pair avec le droit à l’assainissement. Or, pour de nombreuses personnes, il ne se traduit toujours pas dans les faits : environ 3,5 milliards de personnes ne disposent pas de toilettes fonctionnelles chez elles. Une situation qui n’est généralement pas due au manque d’eau, mais à sa distribution inégalitaire et à la pauvreté.
Le droit à l’eau et à l’assainissement n’a cessé de gagner en reconnaissance dans le droit international au cours des dernières décennies. Il provient des articles 11 et 12 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), adopté par les Nations unies en 1966. L’article 11 reconnaît le droit de toute personne à un niveau de vie suffisant et l’article 12, le droit de toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale qu'elle soit capable d'atteindre. Le Conseil des droits de l’homme et l’Assemblée générale des Nations unies (AGNU) ont reconnu ces deux droits ; si leurs décisions ne sont pas contraignantes, elles revêtent toutefois un poids politique important. Afin d’aider chacun à faire respecter ces droits, l’Union européenne (UE) a révisé sa directive relative à l’eau potable pour y intégrer un droit explicite à l’eau. L’objectif est d’aider les groupes vulnérables, notamment les personnes sans domicile, qui n’ont souvent qu’un accès limité à des toilettes et à une eau propre. En Allemagne, par exemple, le nombre officiel de personnes sans domicile s’élevait en 2022 à environ 262 600 – ce chiffre inclut à la fois les personnes qui n’avaient pas de lieu de résidence propre et qui vivaient chez des amis ou dans des hébergements temporaires et les personnes qui vivaient de façon permanente dans la rue. Le nombre réel de personnes sans domicile en Allemagne est probablement plus élevé. Une étude a montré que 20 % des personnes sans domicile n’avaient pas accès à l’eau du robinet, un chiffre qui monte à 37 % pour les personnes qui ne disposent pas d’un hébergement. Garantir l’approvisionnement en eau potable dans l’espace public constituerait un premier pas vers la résolution de ce problème. Un tiers des sondés ont en outre indiqué avoir accès à l’eau pour boire mais pas pour se laver.
La crise climatique ne fait que complexifier la question du droit à l’eau. Un rapport récent du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) montre clairement qu’entre 2002 et 2021, 1,6 milliard de personnes ont été touchées par des inondations et 1,4 milliard, par des sécheresses. Dans l’UE, le niveau des nappes phréatiques est en baisse depuis des années. Le stress hydrique concerne tous les ans environ 20 % des terres et 30 % des habitants. Les sécheresses entraînent des pertes économiques pouvant atteindre 9 milliards d’euros par an et causent des dégâts incommensurables sur les écosystèmes. Le sud de l’Europe est particulièrement touché. Environ 14 % des stations de surveillance de l’eau souterraine de l’UE relèvent des concentrations en nitrates qui dépassent le maximum autorisé de 50 milligrammes par litre. Ces composés azotés, qui pénètrent dans les eaux souterraines suite à l’utilisation d’engrais agricoles, sont nocifs pour les bébés.
Le droit à l’eau ne se limite pas à l’accès à cette ressource : la qualité de l’eau doit aussi être protégée sur le long terme. Or une grande partie des habitants de la planète ont toujours un accès limité à l’eau potable. Plus de 3 milliards de personnes au moins dépendent d’une eau dont la qualité n’est pas contrôlée et plus de 2 milliards de personnes sont exposées à une eau de boisson potentiellement contaminée par des agents pathogènes. C’est pourquoi l’eau doit bénéficier d’une priorité nettement plus élevée dans l’agenda international. Les Conférences des Nations unies sur l’eau de 2026 et 2028 seront l’occasion de proposer un accord mondial contraignant afin de protéger les ressources en eau.
L’industrie textile est responsable d’environ 20 % de la pollution de l’eau à travers la planète, et les textiles destinés au marché mondial sont souvent fabriqués dans les régions déjà en stress hydrique. En Inde, par exemple, la production de coton avale des quantités colossales d’eau : 23 000 litres d’eau sont nécessaires pour produire seulement un kilogramme de coton. Dans l’Union européenne, la directive relative au devoir de vigilance exige des entreprises européennes dépassant une certaine taille qu’elles identifient et réduisent au maximum certains risques tels que l’utilisation excessive d’eau sur les sites de production. Entrée en vigueur en 2024, elle aurait pu obliger les entreprises à investir dans des infrastructures de traitement de l’eau ou à exiger de leurs fournisseurs qu’ils emploient des méthodes d’irrigation plus efficaces. L’avenir dira si elle contribue à faire respecter les droits humains et les normes environnementales tout au long de la chaîne de valeur. Pour l’instant, le tableau est assez sombre car la proposition de directive « Omnibus 1 » présentée à la Commission européenne en février 2025 atténue largement les obligations prévues en diminuant, par exemple, le nombre d’entreprises concernées.
Une approche juridique innovante peut aussi permettre de mieux protéger l’eau, comme on le constate au Panama. À l’automne 2023, ce pays a été le théâtre des plus grandes manifestations organisées depuis des décennies. Des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue, sur fond de grèves et de blocages destinés à obtenir la fermeture de Cobre Panamá, la plus grande mine de cuivre d’Amérique centrale. Les manifestants étaient d’autant plus motivés que le pays venait de reconnaître à la nature le statut d’entité juridique indépendante. Il a été l’un des premiers au monde à le faire. La nature jouit désormais, dans ce pays, de droits similaires, entérinés par la loi, à ceux des êtres humains ou des entités juridiques comme les entreprises. Face aux manifestations, la Cour suprême du pays s’est appuyée sur cette législation pour ordonner la fermeture de la mine, statuant que la poursuite de l’activité extractive violerait la Constitution en menaçant la forêt tropicale et, ce faisant, les sources en eau de la région.
Elisa Savelli et al., Urban water crises driven by elites’ unsustainable consumption, Nature Sustainability, Volume 6,
2023, https://bit.ly/3AYwtSV.
Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME), Global Burden of Disease, with minor processing by Our World in Data, 2024, https://bit.ly/4g8rjmp.
Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), Une triple menace, 2023, p. 14, https://bit.ly/47FVdNr.