L’accès à l’eau propre est un droit humain. Mais, avec la crise climatique et la croissance démographique, cette ressource se raréfie et éveille les convoitises de part et d’autre. Les accords internationaux peuvent inciter à privilégier la coopération plutôt que le conflit.
Les différends au sujet de l’eau portent fréquemment sur la distribution, l’utilisation et la protection des ressources hydriques, comme le montrent nombre d’exemples à travers le monde. Dans le delta intérieur du Niger, au Mali, des affrontements violents ont eu lieu entre pasteurs et agriculteurs qui sont en concurrence pour l’eau ; or celle-ci se fait de plus en plus rare à cause de la crise climatique et de barrages récemment construits en amont du fleuve. En Iran, les pénuries d’eau, là aussi dues au changement climatique, sont exacerbées par une mauvaise gestion de l’eau. Il en résulte des tensions entre les populations rurales et urbaines. La police iranienne réprime régulièrement les manifestations contre le gouvernement. Les infrastructures hydriques sont souvent visées dans les conflits armés : soldats et groupes terroristes détruisent volontairement les canaux d’irrigation, les usines de dessalement et les barrages, comme on a pu le voir en Irak, en Syrie, à Gaza et en Ukraine ces dernières années.
La situation se complique singulièrement lorsque les cours d’eau, lacs ou masses d’eau souterraine concernés traversent les frontières internationales. On dénombre dans le monde 313 masses d’eau de surface, près de 600 réserves d’eau souterraine et environ 300 zones humides transfrontalières. Elles ne peuvent être administrées par un seul État et, en pareil cas, il arrive que les intérêts des États en matière d'économie et de sécurité divergent. Prenons l’exemple du Nil : en 2011, l’Éthiopie a entrepris de construire un barrage sur le cours supérieur du Nil Bleu afin de fournir de l’électricité propre à ses habitants. Mais, bien plus loin en aval, l’Égypte y a vu une menace pour son approvisionnement en eau, qui dépend à 97 % du Nil. Cette situation donne lieu depuis des années à des tensions diplomatiques entre l’Égypte et l’Éthiopie, ainsi qu’avec le Soudan, qui se situe entre les deux pays.
Le litige autour du Syr-Daria, en Asie centrale, illustre lui aussi le fort potentiel explosif des cours d’eau transfrontaliers. Le problème vient du barrage de Toktugul, contrôlé par le Kirghizistan. Il est prévu qu’il déverse son eau en hiver pour alimenter la production d’électricité, mais l’Ouzbékistan et le Kazakhstan en dépendent l’été pour l’irrigation, notamment pour les cultures de coton, composante majeure de l’économie ouzbèke. Ce désaccord autour des périodes d’évacuation a placé les trois pays au bord du conflit après l’effondrement de l’Union soviétique. La tension s’est accrue à mesure que le Kirghizistan réduisait le débit d’eau pour maintenir le niveau de ses réservoirs. L’Ouzbékistan et le Kazakhstan ont alors accusé leur voisin de se servir de l’eau comme outil de négociation.
L’absence d’institutions étatiques peut nuire à l’efficacité de la gestion hydrique. En Afghanistan, la perte d’influence progressive du gouvernement au pouvoir entre 2014 et 2021 a eu pour conséquence le non-entretien des infrastructures vieillissantes, qui ont fini par ne plus fonctionner. L’eau n’était donc plus distribuée de façon équitable. Les Talibans sont alors parvenus à prendre le contrôle d’un nombre croissant d’institutions locales de gestion de l’eau telles que celles du système « Mirab ». Cette situation a en outre facilité le recrutement de leurs partisans à la fin des années 2010 et, au bout du compte, elle leur a permis de revenir au pouvoir en 2021.
Malgré tout cela, l’époque contemporaine n’a encore jamais enregistré de guerre entre États qui soit directement liée à l’eau. Les recherches montrent que les conflits à ce sujet sont même plutôt rares, comparé aux cas de coopération. Selon une analyse systématique, 28 % seulement de toutes les interactions entre États au sujet de l’eau sont de nature conflictuelle. Et elles sont encore moins susceptibles de devenir violentes.
Toutefois, les données montrent également que les différends autour de l’eau sont en hausse depuis plusieurs années. Cette ressource n’est souvent qu’un facteur déclenchant parmi d’autres qui peut mener à une escalade des tensions. C’est notamment le cas dans le bassin du lac Tchad, en Afrique centrale et occidentale, où les tensions ethniques et religieuses alimentent les conflits entre les différents groupes ayant besoin de l’eau.
Les États et différentes institutions ont mis en oeuvre des mécanismes politico-juridiques destinés à assurer une distribution et une utilisation pacifiques de l’eau. Les accords internationaux fixent des normes juridiques et fournissent un cadre aux États pour mener leurs actions. Plus de 800 accords intergouvernementaux régulent la distribution de l’eau, la pollution et la pêche. La Cour internationale de justice et la Cour permanente d’arbitrage, à La Haye, sont elles aussi susceptibles d’intervenir. En 1997, elles ont ainsi servi de médiateur entre la Hongrie et la Slovaquie dans un dossier portant sur le système de barrage de Gabčíkovo-Nagymaros, sur le Danube. En 2013, elles ont conduit des négociations entre l’Inde et le Pakistan au sujet d’un barrage sur la rivière Kishenganga, affluent de l’Indus. Dans les deux cas, l’arbitrage a permis d’éviter l’escalade et a incité les parties à travailler ensemble.
L’Histoire nous enseigne que la coopération apporte à chaque partie prenante des bénéfices durables qui seraient inatteignables par l’utilisation unilatérale d’une ressource hydrique transfrontalière. Depuis les années 1970, la coopération entre les pays traversés par le fleuve Sénégal, en Afrique de l’Ouest, a ainsi débouché sur la construction conjointe de deux barrages qui permettent aux agriculteurs d’irriguer toute l’année, fournissent de l’électricité à la région et facilitent la navigation. Aucun de ces États n’aurait été en mesure de financer seul de tels projets. Et ce n’est là qu’un des nombreux exemples de ce qu’il est possible de faire lorsque l'on partage l’eau au lieu de se la disputer.
The Water, Peace and Security Partnership (WPS), Water and conflict in the Inner Niger Delta: a governance challenge, Report, 2022, p. 8, p. 11, https://bit.ly/3CMamzC.
Pacific Institute for Studies in Development, Environment, and Security, World conflict chronology, https://bit.ly/4ePoKVh.
Peter H. Gleick, Morgan Shimabuku, Water-related conflicts: definitions, data, and trends from the water conflict chronology, Environmental Research Letters, Volume 18, 2023, https://bit.ly/4i3kpAz.
Transboundary Freshwater Diplomacy Database (TFDD), Program in Water Conflict Management & Transformation, https://bit.ly/3CUDZyC.